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The Octagon


... Si le personnage interprété par Clint Eastwood dans la trilogie des westerns spaghettis de Sergio Leone est "l'Homme sans nom", alors Scott James (alias Chuck Norris) est dans The Octagone (La Fureur du Juste) "l'Homme sans situation sociale".
Son ami A.J partage d'ailleurs cette neutralité, pour McCarn (Lee Van Cleef) il s'agit plutôt d'indéfinition : est-il un chef de milice, le commandant d'un groupe de mercenaires ou une barbouze ?


Toujours est-il que ces trois personnages partagent une immunité vis à vis des lois de ce monde que le corps diplomatique serait en droit de leur envier. Il est d'ailleurs remarquable que dans cette histoire, moins votre fonction sociale est identifiée, plus votre corps mettra de temps à refroidir. Sauf pour le menu fretin dont la fonction première est de servir de chair à canon, bien sûr.


Ceci étant dit, à l'instar du personnage principal, nous devons nous inscrire dans un code et respecter des règles pour apprécier au mieux ce long-métrage. Pour Scott James il s'agit de suivre la voie du guerrier (bushido), pour nous celle de l'incipit.

L'INCIPIT

L'incipit (premiers mots d'un ouvrage) noue un "contrat de genre" en indiquant, ici au spectateur le code qu'il doit utiliser (ou suivre) dans le cadre de sa "lecture" du film.



... L'incipit de The Octagon composé d'une image et d'un récitatif (les pensées de Scott James) (voir supra) nous propose  impose clairement de nous attendre non pas à un film d'action mais plutôt à un film expérimental.
Ceci est par ailleurs confirmé par les dialogues, sortes de cut-up  piochés dans des manuel de réalisation personnelle, ou plutôt compte tenu du contexte, de cadavres exquis : comme si William S. Burroughs rencontrait Dale Carnegie sur un tatami pour un atelier d'écriture clandestin.




... En outre le dispositif scénique, et scénaristique construit une "situation" (dans l'acceptation de l'Internationale Situationniste) où le spectateur caresse l'esprit du Budo ; dont la première leçon n'est rien d'autre qu'apprendre la patience. Et de la patience il en faudra avant d'arriver au combat final, d'abord dans l'octogone ..



John Milius (Conan, L'Aube Rouge, Rome etc..) s'est peut-être rappelé de The Octagon lorsqu'au début des années 90 il proposera l'idée à Rorion Gracie (de la célèbre famille) et à Art Davies d'un ring, (voire d'une arène) de forme octogonale entouré d'une cage pour les combats de l'Ultimate.Fighting.Championship : compétition ouverte à tous les style , sans catégorie de poids avec un minimum de règles et de restrictions (du moins au début).   


puis finalement face à son frère adoptif Seikura.

... À l'instar de cette fratrie qui s'étripe, le film est au confluent de deux cultures : l'une déjà citée abondamment est celle des arts martiaux, ou pour aller vite celle de la philosophie japonaise ; l'autre pour le dire de manière manichéenne, celle de la philosophie occidentale.

L'épée à double tranchant :
Ne pas prendre part à l'action, 
est une action.



Grâce à Roland Barthes nous comprenons dés lors la raison de l'indéfinition sociale de Scott James : il est neutre, il est le neutre. Celui qui esquive le paradigme, c'est-à-dire le conflit. C'est d'ailleurs saisissant cette propension à se tenir "hors du coup", alors même que dés le début du film la jeune femme qu'il courtise se fait tuer ... ainsi que toute sa famille, et que lui manque d'y passer aussi.
En outre McCarn (Lee Van Cleef) est  a fortiori la commination, celui qui pousse à choisir et donc, à produire du sens.

L'affrontement dans l'octogone devient alors l'expression cinématographique du paradigme : ce qui donne du sens ; en l'occurrence ici du sens à la vie de Scott James et du sens au film par la force des choses (et des biscotos de Chuck Norris).


... Mais The Octagon n'a pas seulement donné du sens à la vie de Scott James, il en a aussi donné aux aventures de Daredevil. Ici "sens" est à prendre dans sa signification de "direction".

STRANGE n° 172

... Au début des années 80 nous dit Adam Besenyodi (Cf. Back Issue n° 48)  Dennis O'Neil, Mike W. Barr et Frank Miller sont allés voir The Octagon, et O'Neil et Miller à peu prés à la même époque ont commencé à apprendre le Tai-Chi. Pour Bensenyodi, c'est loin d'être une coïncidence que la mystique orientale et les arts martiaux orientaux s'intègrent de façon si prégnante dans la série de l'avocat aveugle : il cite le triptyque Daredevil 174 à 176 comme origine de cette ouverture aux arts martiaux, en considérant The Octagon comme essentiel à la direction qu'a prise la série à ce moment là . Aspect que l'on retrouvera aussi dans une excellent histoire plus tardive : Daredevil  The Man Without Fear ...

Daredevil : L'Homme sans Peur Editions BETHY
Il est en tout cas indéniable que The Octagon fait la part belle à une arme de kobudo le sai  arme emblématique d'Elektra (et arme somme toute peu connue du grand public alors).

Le sai (ou saï) est un trident en métal, constitué d'une tige centrale et d'une garde. Son origine n'est pas bien définie ; on pense qu'elle a été introduite au Japon et dans l'archipel Ryukyu par les marins de Sumatra ou de Java. Outil pour repiquer le riz ou harpon de pêcheur ; ou dés le départ instrument de protection des moines bouddhistes (le sai dériverait alors de l'épée tenue par Indra, la grande divinité hindoue) ? Utilisé par trois, le sai sert à bloquer et dériver les armes tranchantes. On s'en sert aussi pour frapper, piquer ou crocheter l'adversaire : tantôt pointe en avant, tantôt pommeau en avant (voir ci-dessous). Le troisième est utilisé pour le lancer, ou en arme de remplacement en cas de perte d'un des deux autres.
Le sai fait partie de l'arsenal du kobudo, les arts martiaux pratiqués avec des armes non-conventionnelles (par opposition au katana des samouraïs), souvent dérivées d'instruments agraires.
ELEKTRA SAGA Éditions Delcourt

Voilà, c'est tout pour aujourd'hui ou presque.

Commentaires

  1. Je ne pensais pas qu'il était possible de combiner Chuck Norris et Roland Barthes dans un même billet. Chapeau Artie !
    Quant au lien établi avec le DD de Miller... eh bien... ça me donne envie de ressortir ma VHS de ce Octagon qui, dans mon souvenir, est plutôt fun.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci, Artie, d'avoir exhumé toutes ces informations.
      The Octagon, je ne me souviens plus l'avoir vu à l'époque. Sans doute pas (des a priori négatifs à l'encontre de Norris m'ont conduit à ne pas trop me pencher sur sa filmo, alors qu'il y a des films sympas, je pense notamment à Good Guys Wear Black).
      Du coup, je l'ai revu après avoir lu ton billet, il y a quelques années.
      Ce n'est que maintenant que je peux répondre (je change de navigateur pour te répondre, l'habituel refusant obstinément d'activer la fonction réponse… je ne sais pas pourquoi je n'ai pas songé plus tôt à le faire).
      En tout cas, merci.



      Jim

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