mardi 24 novembre 2015

Gotham Central, tomes 1 à 3

... J'avais depuis longtemps cette série en ligne de mire, depuis la première publication par SEMIC.
L'occasion de me replonger dans les histoires des flics de Gotham m'a été donnée grâce à la présence des trois premiers tomes de la série publiés par Urban à la médiathèque où je suis inscrit.
... Historiquement, le "roman noir" est né au début des années 1920 dans la revue Black Mask, un pulp magazine. Si on en attribue la paternité à Dashiell Hammett, je dirais plutôt que ce dernier a été désigné porte-drapeau d'un mouvement en tant qu'il était le point culminant (et très talentueux) d'une tendance nouvelle dont Raymond Chandler nous dit en quoi elle consiste : Hammett  "a remis l'assassinat entre les mains des gens qui le commettent pour des raisons solides et non pour fournir des cadavres à l'auteur"
L'un des aspects nouveaux de cette tendance nouvelle que nous appelons désormais le "roman noir" par rapport aux romans policiers antérieurs, dits de problèmes de logique & de déduction, ou whodunit, en est la disparition de l'enquêteur amateur, le jeune aristocrate oisif ou la vieille dame très futée, au profit du professionnel : le flic ou le private eye.
Mais surtout, dans le "roman noir", l’énigme est intégrée à une action et une description du monde, l'un et l'autre particulièrement violentes. 
On peut dire sans beaucoup se tromper que l'insécurité  est la caractéristique principale du "roman noir", et que la nuit et la ville en sont le temps et l'espace.
Le "roman noir" ou hard-boiled, métabolise les réalités sociales, politiques et économiques de son temps, et le crime y devient le pied-de-biche qui brise les verrous et fait surgir la densité et l'ambiguïté des rapports sociaux.
Si la série Gotham Central s'inspire bien évidemment de la veine hard-boiled du roman policier dont je viens de parler, elle s'appuie aussi sur un commissariat de police devenu depuis un classique, je veux parler de celui du 87e district.
Depuis 1956, et tout au long de 57 romans et une nouvelle (si mes souvenirs sont bons), la création d'Ed McBain n'a cessé de fasciner plusieurs générations de lecteurs, et de faire d'innombrables petits : de Hill Street Blues à The Unusuals (Pour en savoir +), en passant par Top Ten ou Powers.
D'aucuns affirment par ailleurs que quiconque voudrait étudier la société américaine disons des débuts de la Guerre froide au 11 Septembre, ne peut faire l'impasse sur cette immense fresque, véritable "Comédie humaine" étasunienne.
Néanmoins, Gotham Central s'inspire indéniablement d'une autre très belle réussite, celle-ci dans le milieu de la bande dessinée U.S, je veux parler de Marvels (Busiek & Ross) ; une mini-série où le monde des super-héros est vu à hauteur d'homme, en l'occurrence celle du journaliste Phil Sheldon.
Dans Gotham Central nous vivions le quotidien des gothamites au travers de celui des flics de Gotham, la ville du Batman.
Si le polar hard-boiled a rompu avec le positivisme de Nick Carter, ce dernier n'est pas comme on pourrait le croire l'avatar étasunien du détective londonien Sherlock Holmes, mais celui urbain, du coureur des bois Bas-de-Cuir.
C'est-à-dire un pur produit de la Frontière, qui a pour l'occasion revêtu le costume du citadin et qui, le long des artères sillonnées de tramways ou sur les toit des gratte-ciel, dans cette "jungle d'asphalte", continue les aventures de Natty Bumppo : "[..] son œil gris avait été entraîné, comme celui d'un Indien" (The Old Detective's Pupil - 1884/1886 - Cf. Régis Messac).
Or donc,  l'enquête chère à Nick Carter disais-je, demeure toutefois une armature structurante, essentielle, pour décrire la façon dont le sens se construit à partir de signes épars. 
Mais elle s'inscrit désormais dans un "réalisme noir", celui notamment cher à James Hadley Chase.
C'est-à-dire, un mélange de brutalité et de pessimisme, de spontanéité et de pudeur ; Gotham Central est pour le coup, peuplée de flics teigneux, têtus, irascibles, alcooliques et perpétuellement en délicatesse avec leur hiérarchie ou peu s'en faut.
Et les Vilains qu'ils rencontrent n'ont jamais été aussi effrayants.
D'autant qu'ils ne jouent pas selon les mêmes modalités, si je puis dire.  
Le pédiatre (psychanalyste & psychiatre) Donald Winnicott a fait dans ses travaux une distinction entre le play et le game, deux mots qui en anglais veulent dire "jeu", mais entendus sous deux modalités différentes (différence qui n'existe pas dans la langue française). 
Le play ce sont les jeux qui se déploient librement, sans règle. Le game ce sont ceux, structurés autour de règles, tels que les jeux de stratégie : le jeu d'échecs par exemple.
Ici, les policiers incarnent, normalement et le plus souvent le game et les criminels et les Vilains le play.
C'est cette combinaison qui donne cette dynamique, cette tension à la série.
D'autant ce certains flics s'aventurent parfois du côté du play.

Au cours des trois tomes que j'ai lu (pour l'instant), la série chez Urban Comics en compte quatre, si Ed Brubaker & Greg Rucka écrivent tantôt certaines histoires seuls et d'autres à quatre mains, plusieurs dessinateurs sont également à l'ouvrage : Michael Lark, Stefano Gaudiano et Jason Alexander ; néanmoins la série bénéficie d'une certaine unité graphique, qui est en outre renforcée grâce au travail des coloristes.
Les dessinateurs, les encreurs et les coloristes apportent aux histoires une ambiance tout à fait dans le ton de ce qu'elles racontent, et Gotham Central est indéniablement un excellent travail d'équipe au service d'une série chorale tout à fait réussie.
Dans le troisième tome, une autre série, plus précisément une série de complément qui met en scène l'un des policiers du commissariat est ajoutée. 
Scénarisée par Judd Winick et dessinée par Cliff Chiang Une affaire classée de Josie Mac n'est pas mauvaise, mais les aventures de ce policier par ailleurs très attachant dans la série G.C, m'ont fait l'effet de la deuxième saison de la série télévisée Boomtown par rapport à la première, si vous voyez ce que je veux dire.
Elle pâtit selon moi, de la qualité et du ton de Gotham Central et surtout de la comparaison avec cette dernière. 

... Je citais Chandler au début de mon article, ce même Chandler a dit de Dashiell Hammett (encore ! [-_ô]) qu'il "a fait du "policier" quelque chose qu'il est amusant d'écrire et qui n'est plus une concaténation lassante d'indices sans intérêt."
Ce monde là ne sent pas la rose, mais c'est le monde dans lequel nous vivons ; certains auteurs, certains artistes peuvent en tirer des histoires passionnantes voire amusantes.
Il n'y a rien de risible à ce qu'un homme en tue un autre nous sommes d'accord, mais voir qu'il a été tué pour aussi peu de chose comme c'est souvent le cas, et que sa mort est la marque de ce que nous appelons civilisation, malheureusement si !
(À suivre ...)

1 commentaire:

  1. Il faut vraiment que je finisse cette série un jour.
    Raaah, tant de choses intéressantes à lire...^^

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