mardi 3 novembre 2015

Les Dieux de Mars (G.DOZOIS, J. DANN & M. SWANWICK)


J'ai parlé dans ce billet de l'un des héros du romancier Edgar Rice Burroughs, John Carter, héros scientifictif qui vit d'étonnantes aventures sur la planète Barsoom (alias Mars).
Aujourd'hui, je vous propose une nouvelle écrite dans les année 1980 par trois auteurs qui ont eu la bonne idée de ce souvenir de Barsoom.


LES DIEUX DE MARS

Par 

Gardner DOZOIS, Jack DANN & Michael SWANWICK


Ils étaient sortis démarrer le module martien quand la tempête éclata.
Johnboy et Woody pressés contre ses épaules, Thomas détacha la dernière amarre. En cadence, avec précaution, les deux autres se redressèrent pour la soulever par les bouts et libérer le module. Au signal de Thomas, ils lâchèrent tout. L’amarre métallique partit comme une flèche, étincelante sous l’éclat d’un soleil âpre, se tordit comme un serpent blessé, diminua rapidement en tombant dans et sous leur orbite. Le module dérivait, relié au Soc par un mince ombilic. Johnboy serra une clé autour d’un boulon hexagonal sur l’entretoise supérieure d’une des jambes du module, et lui imprima une rotation. Lente et gracieuse, comme une patte d’araignée, la jambe se déploya. Il flanqua sa clé sur le boulon suivant et donna un coup sec. Mais, mal assurés, les pieds lui manquèrent, et il partit dans une culbute au ralenti. Il s’éloigna en tourbillonnant, à grands rires, retenu par son ombilic. La clé ricocha vers le Soc dont elle heurta la coque métallique avant d’aller voler dans l’espace.
— Tas de viande ! hurla Thomas sur la fréquence ouverte de l’intercom. (Malgré le bruit aigu et poivré des parasites solaires, il entendait rire Johnboy et Woody.) Assez ! Pas de rigolade ! Finissons ce boulot !
— Tout va bien dehors ? s’enquit le commandant Redenbaugh, de l’intérieur du Soc.
Sa voix trahissait un léger énervement, et Thomas grimaça. La dernière fois, ils étaient sortis tous les trois en AEV(ctivité Extra-Véhiculaire (N.d.T.)) pour répéter cette même manœuvre, Johnboy s’était mis à chahuter et avait, par accident, laissé échapper un écrou à tenon qui était allé fracasser le boîtier du cristal d’émission et anéantir la liaison laser avec la Terre. Là, le commandant leur avait salement botté les fesses ; la NASA elle aussi s’était foutue dans une colère noire – en l’absence de la liaison laser, ils ne pouvaient plus compter que sur la radio, très vulnérable aux parasites en une année d’activité solaire comme celle-ci.
Difficile de reprocher aux autres de jouer un peu aux clowns pendant une AEV, après des mois de confinement claustrophobe dans le Soc, mais c’était à lui qu’incombait la responsabilité de son bon fonctionnement. Ici, dehors, c’était lui le commandant. Il se sentait donc isolé, solitaire, mais après tout c’était ce pour quoi il avait sué et lutté dès les premiers jours d’instruction. Avec l’équipe d’atterrissage sous ses ordres, il tenait son espoir de gloire et n’entendait pas laisser qui ou quoi que ce soit le ruiner.
— Tout va bien, commandant, dit-il. Nous avons démarré le module et nous serons bientôt prêts à partir. J’estime qu’il reste vingt minutes avant la séparation.
Il parlait de la voix calme et posée que la tradition requérait, mais en dedans, il sentait la tension monter, et il espéra que l’accélération de son pouls ne se lisait pas trop sur le témoin. D’ici quelques minutes à peine, ils s’apprêteraient à poser le premier véhicule habité sur Mars ! Moins d’une heure plus tard, il serait en bas, là où il avait toujours rêvé d’être depuis son enfance. Sur Mars.
Et tout se passerait sous ses ordres. Et alors, papa ? se dit-il, avec un éclat d’ironie. Tu es satisfait ? Enfin ?
Johnboy s’était tracté jusqu’au Soc.
— Bon, alors, dit sèchement Thomas, si vous êtes prêts, on reprend le travail. Woody et toi, vous m’enlevez ces saletés du module. Je reste ici et je garde le magasin.
— Oui, monsieur, monsieur, répondit Johnboy sans méchanceté.
Thomas soupira. Johnboy était un type chouette mais un peu pompant – il fallait le rembarrer de temps en temps. Woody et lui se mirent à sortir des caisses du module ; afin d’économiser de la place dans le Soc, on s’en était servi pour stocker les provisions dont ils auraient besoin au retour. Quelques plaisanteries fusèrent – et si on laissait quelques-unes des caisses de globules congelés que la NASA osait sans honte appeler de la nourriture, prendre leur essor dans l’espace – mais en fin de compte les deux silhouettes en combinaison spatiale, les bras encombrés, marchèrent d’un pas lourd jusqu’au sas et disparurent dans le vaisseau.
Thomas flottait seul dans l’espace.
La solitude était complète, ici, sans autre compagnie que l’immensité béante de l’univers qui vous cernait de toute part. C’était à la fois effrayant et délicieux après de longs mois tassé dans le Soc avec trois autres personnes. On n’avait guère d’intimité, dans le vaisseau – ici, tout seul, on n’avait rien d’autre. Soi, les étoiles, le vide… et Mars, bien sûr.
Thomas, à bout de nerfs et d’ombilic, se détendit et se laissa dériver confortablement pour observer Mars : l’énorme rubis qui pivotait au-dessous de lui évoquait une gigantesque toupie de couleur rouille. Mars ! Paresseux, il laissa ses yeux retrouver les points de repère connus. Kasei Vallis, l’antique vallée asséchée, au sol plissé de cratères, d’impacts… Noctis Labyrinthus, le Labyrinthe de la Nuit, brun-rouge et gris, brume de chaleur et gel… la cicatrice démesurée de Vallis Marineris, le plus grand des canyons, qui décrivait les deux tiers de l’équateur… les formidables édifices volcaniques de Tharsis… et là, le Bassin Chrysé, qu’ils fouleraient bientôt.
Mars lui était aussi familière que les rues de sa ville natale – davantage, même, puisque sa famille avait passé son temps à déménager quand il était petit. Mars, cependant, était restée une constante. Tout au long de son enfance, il avait été obsédé par l’espace et par cette planète en particulier… comme si, d’une façon ou d’une autre, il avait toujours su qu’il se retrouverait un beau jour, suspendu, désincarné tel un dieu antique, au-dessus de cette planète rouge qui gravitait là en bas. Au lycée, il avait fait un exposé sur la tectonique des plaques martiennes. Alors qu’il n’était encore qu’un écolier dégingandé, de dix ou onze ans peut-être, il avait mémorisé toutes les cartes de Mars disponibles, appris par cœur le moindre cratère, la moindre vallée, la moindre chaîne de montagnes.
Ses pensées somnolentes dérivèrent plus loin encore, jusqu’à ce jour dans le grenier de la vieille maison de Wrightson, près de la Base Aérienne McGuire… Le vacarme des chasseurs qui décollaient se mêlait aux bruits languides d’un de ces samedis après-midi où les gosses jouent au base-ball et crient, où les chiens aboient, les tondeuses à gazon vrombissent, et où l’odeur du pollen pénètre par la fenêtre, poussée par une légère brise de printemps. Ce jour-là, il avait découvert un vieil exemplaire écorné de La Princesse de Mars d’Edgar Rice Burroughs.
Il était resté là-haut des heures entières, absorbé par sa lecture, tandis que la journée s’écoulait sans qu’il s’en rendît compte et que la lumière baissait, au point qu’il n’arrivait plus à déchiffrer les caractères. Et cette nuit-là, il avait lu sous les couvertures, furtivement, à la lueur d’une torche, pour s’endormir enfin comme une masse et rêver de géants verts à quatre bras, de thoats, de héros brandissant leurs épées, et de belles princesses… de Villes Jumelles d’Hélium… des fonds de mers mortes éclairés par la lueur opalescente des deux lunes qui déchiraient le ciel… des cavernes nomades des Tharks, ces cavaliers barbares drapés dans leurs joyaux scintillants et leurs riches tenues de soie… Une seconde, en considérant Mars, il éprouva une déception enfantine – ne pas retrouver toutes ces visions qui avaient bercé son attente – et il eut pour lui-même un sourire doux-amer. Nul doute que ses rêves d’enfant avaient constitué une motivation puissante – après tout, d’une manière ou d’une autre, ils avaient fini par l’amener ici, non ?
C’est alors que la tempête de sable éclata.
Elle éclata dans les déserts et dans les plaines aux confins de l’horizon et, sous le regard consterné de Thomas, elle se mit à ramper lentement sur la planète comme une bâche que l’on tire sur un chantier. En bas, des vents qui soufflaient à des centaines de kilomètres/heure déboulaient à la surface et remplissaient le ciel de nuages de sable bouillonnants, d’un blanc jaunâtre. Le voile de la tempête.
— Vous voyez ça, Thomas ? demanda la voix du commandant dans ses oreilles.
— Oui, répondit-il tristement. Je vois.
— Une mauvaise, on dirait.
Sous leurs yeux, la tempête, lente, impitoyable, gommait toute la surface visible de la planète. En premier lieu, ce furent les moindres traits qui disparurent, escarpements, ruisselets et champs de pierraille, puis vint le tour des autres. Les calottes polaires s’évanouirent. Enfin, même le sommet du mont Olympus – la plus haute montagne du système solaire – s’effaça.
— Voilà, c’est dit, conclut sombrement le commandant. Terrain impraticable. Pas d’atterrissage aujourd’hui.
— L’enfant de salope ! explosa Thomas qui sentit son estomac se nouer de déception et de rage subite.
Il était si près.
— Surveillez votre langage, Thomas, l’avertit le commandant. N’oubliez pas que nous sommes sur un canal ouvert.
Ce qui signifiait que nous ne devions surtout pas choquer le Vaste Public À l’Écoute Chez Nous. Oh, quelle horreur, en aucun cas.
— Si elle avait attendu ne serait-ce que deux heures, nous aurions pu descendre…
— Vous feriez mieux de vous en féliciter, au contraire, répondit l’officier avec douceur. Vous vous seriez retrouvés assis sur vos mains avec tout ce sable qui vous monterait au-dessus des oreilles. Le vent peut atteindre deux cent cinquante kilomètres/heure pendant ces tempêtes. Détendez-vous, Thomas. Nous avons tout notre temps. Elle ne va pas durer éternellement.
Cinq semaines plus tard, la tempête finit par s’apaiser.
Ce furent cinq semaines pénibles pour un Thomas plein d’une énergie aussi inutile que celle d’un tigre en cage. Il devenait trop sensible à l’environnement, à cette odeur d’homme rance et pénétrante, à ce léger goût métallique dans l’air. C’était comme vivre dans une usine à l’image d’un de ces jeux pour enfants où tout est barres horizontales et verticales ; ici, ce n’étaient que tuyaux coudés et passages étroits et encombrés, parois de métal qui ne quittaient jamais votre champ de vision. Pour la première fois au cours de ces longs mois de mission, il commença à éprouver une claustrophobie intense.
Mais le véritable ennemi, c’était le temps. Thomas savait trop bien que l’horloge inexorable de la mécanique 
céleste continuait son tic-tac… Bientôt, la fenêtre optimale de lancement pour le retour s’ouvrirait et ils devraient alors entamer le voyage vers la Terre, sous peine de ne jamais rentrer du tout. Que la tempête se soit calmée ou pas, qu’ils aient atterri sur Mars ou pas, que Thomas ait enfin eu l’occasion de montrer de quelle belle étoffe de héros il était fait ou pas, quand la fenêtre s’ouvrirait, ils partiraient.
Il leur restait moins d’une semaine d’orbite autour de Mars, et la tempête de sable faisait toujours rage.
L’attente ébranlait les nerfs de tous. Thomas jugeait l’énergie maniaque de Johnboy particulièrement difficile à supporter. De plus en plus, il se retrouva en train de le rembarrer, pendant les repas et l’heure de « l’apéritif », si bien que le commandant dut le prendre à part et lui demander de lâcher la bride. Thomas marmonna une vague excuse, l’officier l’étudia avec perspicacité et dit : « Il reste plein de temps, vieux pote. Ne vous en faites pas. On vous y descendra ! » Les deux hommes se souriaient, tout à coup. Originaire de la Nouvelle-Angleterre, le commandant Redenbaugh était un bon officier, calme, pragmatique, qui paraissait devenir encore plus flegmatique et imperturbable à mesure que la tension montait et que les nerfs lâchaient. Johnboy avait coutume de l’appeler Capitaine Achab. Le commandant semblait apprécier ce surnom, un des rares indices qui suggérait l’existence possible d’un sens de l’humour caché derrière cette façade de marbre.
Le commandant serra le bras de Thomas pour l’encourager puis il se propulsa vers la console de communication. Thomas le regarda s’éloigner et ravala une soudaine montée d’une bile de mots dont il savait qu’il ne les dirait jamais… pas ici, du moins, où les murs avaient des oreilles, au sens le plus littéral du terme. Depuis Skylab, les astronautes volaient en sachant tacitement que tout ce qui se disait dans le vaisseau était surpris et pesé par la NASA.
Sans doute, avant la fin de la journée, un type de Houston tracerait-il une croix noire devant son nom dans un dossier de conformité psychologique, pour la simple raison qu’il avait laissé l’attente lui porter sur les nerfs au point que le commandant avait dû lui en parler. Mais merde, pour les autres c’était plus facile – ils ne portaient pas la responsabilité d’être le Nègre dans le Ciel servant de gage à la NASA, avec tous les Blancs, au pays, qui attendaient de voir comment vous alliez tout foutre en l’air. À l’aller, il s’était senti comme la cinquième roue du carrosse – Woody et le commandant pouvaient sans problème se passer de son aide pour piloter le vaisseau et même effectuer la plupart des expériences de routine prévues –, mais l’équipe d’atterrissage était sous ses ordres, elle représentait sa chance de faire mieux que de la figuration obligatoire, le visage noir sur les photos de la NASA de Nos Courageux Astronautes. Il se rappela son père, ce père exigeant, dominateur, inflexible qui lui avait répété, des centaines et des centaines de fois tout au long de son adolescence : « C’est un monde de Blancs, là-dehors. Si tu veux réussir, il faut leur montrer que tu es meilleur qu’eux. Tu dois t’enfoncer dans leurs gorges, tu dois faire qu’ils aient besoin de toi. Tu dois être deux fois meilleur que n’importe lequel d’entre eux… » Oui, papa, se dit Thomas, tu parles, papa…, tout en évoquant, comme toujours, la seule et unique fois où il avait vu son père ivre mort, puant, bavant, la nuit où on lui avait pour la troisième fois refusé sa promotion au grade de général de brigade, et forcé à prendre sa retraite. Encore faut-il qu’ils t’en donnent l’occasion, papa, se dit-il en se remémorant, comme toujours là encore, un dessin de Ron Cobb qu’il avait vu étant enfant et qui le hantait depuis lors : un dessin qui représentait des Noirs en combinaison spatiale sur la Lune… en train de balayer le site d'Apollo 58.
— On perd encore Houston, dit Woody. Je n’arrive pas à tenir le signal.
Il tourna un bouton, et la voix du Contrôle au Sol revint dans la cabine, hachurée et presque oblitérée par les parasites qui faisaient le bruit de douzaines d’œufs en train de frire dans une énorme poêle. «… recevez ?… ne vous recevons pas… Soc… perdons… » L’activité des taches solaires avait connu un niveau record pendant des semaines, et à peine quelques heures auparavant, la NASA les avait avertis qu’une gigantesque facule solaire allait noyer la moitié du système sous le bruit radio. Tandis qu’ils écoutaient, la voix fut complètement engloutie sous les parasites ; le sifflement ne cessait d’augmenter.
— Eeeeh bien voilà, conclut Woody d’une voix triste. Cette facule nous fout tout en l’air. Si nous avions encore la liaison laser – là, il décocha un regard amer à Johnboy, qui eut l’élégance de prendre un air embarrassé – ça irait, je pense, mais sans elle… eeeeh bien, merde, il faudra des jours avant que la réception s’améliore. Des semaines, peut-être.
Irrité, Woody bascula un interrupteur et le sifflement des parasites s’interrompit. Les quatre hommes restèrent un moment silencieux ; ils se ressentaient de leur isolation soudain accrue. Des mois durant, leur seul contact avec la Terre avait été une voix ténue à la radio et maintenant, tout à coup, même ce lien était coupé. Ils se sentaient plus seuls que jamais, et, d’une certaine façon, plus loin de chez eux.
Thomas se détourna de la console de communication et, par automatisme, jeta un coup d’œil sur Mars par la grande fenêtre d’observation. Il lui fallut quelque temps pour déceler un changement dans le tableau. Puis il réalisa que la couverture uniforme de nuages d’un blanc-jaune sale partait en morceaux, se veinait, et transformait la planète en un œuf de Pâques géant et bigarré, offrant du même coup des aperçus tentants de la surface. « Hé ! » s’écria-t-il, et au même instant Johnboy chanta victoire : « Bien, bien, regardez-moi ça ! Devinez qui voilà, les gars ! »
Ils se bousculèrent, impatients, pour s’agglutiner devant la fenêtre d’observation.
Sous leurs yeux, la tempête mourut d’un seul coup, avec la soudaineté d’un tour de passe-passe, et la surface réapparut. Johnboy poussa un cri strident. Tous applaudirent. Ils riaient, plaisantaient, se donnaient des claques sur les épaules, et puis, l’un après l’autre, ils se turent.
Quelque chose clochait. Thomas sentait les poils de son dos et de ses bras se hérisser, les muscles de son ventre se crisper. Quelque chose clochait. Qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce que… ? Il entendit le commandant haleter et au même instant, la lumière se fit dans son esprit ; il sentit le sang se retirer de son visage.
Woody fut le premier à prendre la parole.
— Mais… dit-il, d’une voix altérée, comme irascible, une voix d’enfant désorienté. Mais… ce n’est pas Mars.
Sur Mars, l’air est ténu. Si ténu qu’il ne porte pas la poussière en suspension, sauf si le vent atteint des vitesses considérables. Quand le vent tombe, la poussière tombe aussi, comme des pierres, vite, d’un seul coup.
Après cinq semaines de tempête, le vent tomba. La poussière aussi.
Pour laisser apparaître la mauvaise planète.
La surface gardait sa prédominance rouge orangé terne, mais on discernait désormais de grandes plaques marbrées de vert et d’un ocre grisâtre. Elle semblait plus douce à présent, plus lisse, avec un relief beaucoup moins tourmenté. Il leur fallut un moment avant de comprendre pourquoi. Les cratères – si semblables à ceux de la lune, tant par leur taille que par leur distribution – avaient disparu, de même que la plupart des montagnes, des escarpements, des ruisselets et des formidables édifices volcaniques. À leur place, on distinguait des douzaines de lignes bleues d’une rectitude parfaite. Des bandes vertes les bordaient, et elles s’étendaient sur toute la planète, en croisillons élaborés, d’une calotte glaciaire à l’autre.
— Je ne retrouve rien, disait Woody, exaspéré. Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Je ne vois même pas l’Olympus Mons, pour l’amour de Dieu ! Le plus haut putain de volcan de tout le système solaire ! Où il est passé ? Et qu’est-ce que c’est que ces putains de lignes ?
De nouveau, Thomas sentit monter en lui une bouffée de compréhension. Il riva son regard à la planète, bouche bée, incapable de parler, de répondre, mais Johnboy le fit à sa place.
Ce dernier se tenait tout près de la fenêtre, la mâchoire flasque de stupéfaction, mais à présent une expression étrange et rêveuse envahissait son visage et quand il prit la parole, ce fut d’une voix posée, presque languide.
— Ce sont des canaux.
— Des canaux, mon cul ! aboya le commandant, qui perdait le contrôle de lui-même pour la première fois depuis le début de la mission. Il n’y a pas de canaux sur Mars ! Cette idée est morte avec Schiparelli et Lowell.
Johnboy haussa les épaules.
— Alors qu’est-ce que c’est que ça ! demanda-t-il d’une voix égale, avec un coup de pouce vers la planète, et Thomas sentit un frisson remonter le long de son épine dorsale.
Un rapide examen ne fit ressortir aucune des caractéristiques ni aucun des repères pourtant familiers depuis les photos topographiques prises par les Viking en orbite et la mission Mariner 9 ; par contre, Johnboy contraria le commandant en soulignant que les principaux canaux décrits, cartographiés et baptisés par Lowell au XIXe siècle – Strymon, Charontis, Erebus, Orcus, Dis – se trouvaient bien là où il les avait situés.
— Il faut que ce soit une conséquence de la tempête de sable, décréta Thomas, qui cherchait désespérément une explication rationnelle. Le vent qui transporte le sable d’un endroit à un autre, qui recouvre un visage de la planète et en expose un autre…
Il bredouilla et se tut, voyant les failles dans son argument avant même que Johnboy ne renifle et dise :
— Bravo, mon pote, alors bravo. Mais l’Olympus Mons n’existe plus, un sommet trois fois plus haut que l’Everest ! Même si tu le recouvrais de sable, il te resterait quand même une putain de dune trois fois plus haute que l’Everest… et on dirait qu’il n’y a plus une seule montagne, en bas.
— Je sais ce qui s’est passé, intervint Woody avant que Thomas puisse répondre.
Sa voix avait une inflexion si étrange que tous se retournèrent pour le regarder. Il avait examiné la surface avec le petit télescope optique destiné aux expériences Mars-Sat ; mais à présent il était appuyé sur son support et les fixait. Ses yeux, vagues, brillants, fiévreux, paraissaient noyés sous leurs orbites. Il tremblait légèrement et son visage pâlissait, cireux.
Il crève de trouille, se dit Thomas, il en crève même tellement qu’il déjante complet.
— Tout ça s’est déjà produit de par le passé, reprit Woody d’une voix rauque.
— Mais de quoi donc est-ce que tu parles ? demanda Thomas.
— Vous ne connaissez pas votre histoire ? (D’ordinaire, Woody était un individu réticent, au ton posé et décidé, comme beaucoup d’informaticiens, mais aujourd’hui, les mots coulaient de sa bouche avec un débit de plus en plus accéléré et se piétinaient presque dans leur précipitation. Sa voix était plus aiguë que d’habitude et se parait des oripeaux de l’hystérie.) La mission Mariner 9, la sonde robot. En 1971. Vous vous rappelez ? Juste comme la sonde entamait son orbite, avant qu’elle ne commence la transmission des photos, une grande tempête s’est levée, comme celle-là, et rideau. La grosse salope. Elle a tout recouvert. Masqué la planète pendant des semaines. Plus aucune visibilité de surface. Les scientifiques s’arrachaient les cheveux. Mais quand la tempête a fini par s’apaiser, et que les photos ont commencé d’arriver, ils ont tous été stupéfaits. Pas une seule des caractéristiques décrites par Lowell, pas de canaux, rien – des cratères, des ruisselets, des volcans, tout ce qu’on croyait voir cette fois-ci. (Il eut un rire mal assuré.) Alors tout le monde a haussé les épaules et conclu que Lowell s’était gouré – mauvaise visibilité, parti pris, bref il aurait cru voir des canaux. Aurait relié des caractéristiques de la surface par des lignes imaginaires. Il aurait vu ce qu’il voulait voir. (Woody s’interrompit pour s’humecter les lèvres, et reprit la parole d’une voix plus criarde et d’un débit plus rapide que jamais :) Mais ce n’était pas vrai, voilà. Pas si bêtes, les gars, pas vrai ? La preuve est là, suffit de regarder paf la fenêtre ! Ce vieux cinglé d’oncle Barry, ben il avait raison dès le début, c’étaient les autres qui se trompaient. Il m’a expliqué ce qui s’était passé, mais j’étais trop bête pour le croire ! C’étaient les types de l’espace, des mecs des OVNIS ! Les Martiens ! Eux, ils ont vu la sonde se pointer, et ils ont imaginé cette tempête pour empêcher de voir la surface, et puis ils ont tout changé. Sous le couvert de la tempête de sable, ils ont changé la planète entière pour nous tromper, pour nous empêcher de les découvrir, eux ! En voici la preuve ! Ils l’ont rechangée, mais en sens inverse. Et maintenant, ils sont là, dehors, les types des soucoupes volantes ! Ils sont là…
— Foutaises ! jeta le commandant d’une voix âpre, forte, qui claqua comme un coup de fouet.
Mais ce fut cet usage sans précédent d’une obscénité qui les confondit. Ils se retournèrent de nouveau pour le regarder, qui flottait près de la console. Même Woody, qui paraissait sur le point de craquer, haleta et se tut.
Certain d’avoir l’attention de tous, le commandant leur sourit froidement et dit :
— Pendant que vous répétiez votre petit psychodrame, j’ai effectué une vérification élémentaire. Voici les données télémétriques et vous savez quoi ? Tout est pareil qu’avant la tempête de sable. E-xac-te-ment pa-reil. Le radar, les infrarouges, tout. (Il tapota la console de commande.) C’est le même topo qu’auparavant : pas d’atmosphère respirable, basse pression, températures en dessous de zéro, rien que du sable et de sacrés tas de cailloux couleur rouille. Pas de végétation, pas d’eau en surface, pas de canaux…
Les images transmises par les caméras extérieures apparurent sur le moniteur de la cabine et chacun put reconnaître le Mars familier des sondes Viking et Mariner, une planète rocailleuse, accidentée, semée de cratères, stérile. Pas d’oasis de jade. Pas de canaux.
Tous restaient muets, fascinés par les deux panoramas contradictoires.
— Je ne sais pas ce qui génère cette étrange hallucination dont nous souffrons, reprit le commandant avec un geste vers la fenêtre et d’une voix posée et décidée. Par contre, je sais qu’il s’agit d’une hallucination. Elle n’apparaît pas devant les caméras, elle ne se voit pas sur les relevés télémétriques : elle n’est pas réelle.
Ils allèrent poursuivre leur discussion au bar. Doofus la Souris – un jouet gonflable orange sorti des bagages de Johnboy – les considérait avec son sourire bienveillant tandis qu’ils sirotaient leurs sachets de jus de citrus reconstitué (la NASA avait estimé qu’on ne pouvait pas leur confier une ration d’alcool, et la flasque introduite en fraude par Woody était liquidée, depuis belle lurette) et retournaient le problème dans tous les sens sans trouver le moindre consensus. Les « explications » devinrent de plus en plus tirées par les cheveux, jusqu’à ce qu’enfin le commandant évoque la fameuse hallucination collective ; du coup, Johnboy se mit à pousser des cris de dérision.
Il y eut un long silence, rythmé par divers bruits mécaniques. Puis Johnboy, d’humeur changeante, énonça avec calme :
— De toute manière, ça n’a aucune importance. On n’en saura pas plus tant qu’on restera ici. (Il dévisagea les autres d’un regard sensé.) En fait, on n’a qu’une seule décision à prendre. On descend, ou pas ? On atterrit ?
Même le commandant en resta bouche bée.
— Après tout ce cirque… Vous voulez encore atterrir ?
Johnboy haussa les épaules.
— Pourquoi pas ? C’est la raison pour laquelle on a fait tout ce chemin, non ?
— C’est trop dangereux. On ne sait même pas ce qui se passe.
— Je croyais que c’était une hallucination collective ? rétorqua Johnboy avec espièglerie.
— Bien sûr, répondit le commandant, sans se laisser démonter par le sarcasme. Mais même dans ce cas, on ne connaît toujours pas la raison de ces hallucinations, pas vrai ? Ce pourrait être le symptôme d’un désordre organique ou d’une dysfonction quelconque, provoqué par n’importe quoi. Peut-être qu’il y a dans les parages un champ électromagnétique intense que nous n’avons pas détecté et qui perturbe l’influx nerveux ; peut-être qu’il y a un défaut imprévu dans le système de recyclage et que cela cause une accumulation de gaz toxiques qui affecte la chimie du cerveau… Le fait est que nous ne fonctionnons pas bien ; nous voyons des trucs qui n’existent pas !
— Tout ça importe peu, déclara Johnboy. (Il se pencha en avant ; il parlait maintenant avec urgence et passion. Nul ne l’avait jamais vu si sérieux ni si fermement résolu.) Il faut nous poser. Quel que soit le risque couru. Ça a déjà été dur de financer cette mission-ci. Et si jamais on déconne, si on fiche tout en l’air, il se peut qu’il n’y en ait pas d’autres. Que la NASA elle-même n’y survive pas. (Il fixa ses coéquipiers du regard, l’un après l’autre.) Et à quoi tu crois que ça va ressembler, Woody ? On tombe sur le plus grand mystère qu’ait jamais rencontré la race humaine, et on file dare-dare à la maison, la queue entre les jambes, sans même aller y voir de plus près ? Tu trouves ça bien, toi ?
Woody grommela et secoua la tête.
— Bien sûr que non, vieux pote. (Il jeta un coup d’œil autour de la table et dit froidement :) On descend.
Maintenant qu’il ne semblait plus redouter l’arrivée de mutilateurs d’astronautes chevauchant leurs OVNIS, Woody paraissait déterminé à se montrer aussi froid, aussi imperturbable et hypermacho que possible, comme pour prouver qu’il n’avait pas été si terrorisé que ça, après tout.
Il y eut un nouveau silence et Thomas prit lentement conscience des autres qui l’observaient, lui. Le vote décisif lui revenait : il planta son regard dans celui de Johnboy qui le lui retourna sans faiblir. Inutile de formuler la question ; elle planait entre eux, chargeant d’électricité le silence qui s’éternisait. Thomas bougea, gêné, sous le poids de tous ces yeux fixés sur lui. Qu’éprouvait-il ? Il ne savait pas trop – il se sentait… bizarre, c’était la meilleure façon de le définir… à mi-chemin de la peur et d’une autre émotion qui s’éveillait lentement et à laquelle il préférait ne pas trop réfléchir.
Mais il possédait une certitude, tout à coup : pas question qu’ils négligent son rôle dans la mission, après être allés aussi loin ! Il ne retrouverait sans doute jamais l’occasion de figurer dans les livres d’histoire. Ce devait être la véritable motivation de Johnboy, beaucoup plus que son baratin sur la survie de la NASA. Ce type gardait assez la tête froide pour comprendre que s’ils rentraient sans avoir atterri, ils seraient la risée de tous, considérés comme des lâches et non comme des héros. Et ce serait quelqu’un d’autre, lors d’une mission future, qui recevrait tous les honneurs. L’ego de Johnboy était trop démesuré pour lui permettre de risquer ça. Et il avait raison ! Thomas avait encore plus de motifs de craindre qu’on ne le néglige, qu’on ne l’ignore. Quand on est noir, des occasions pareilles ne se présentent qu’une fois.
— Il nous reste encore trois jours avant l’ouverture de la fenêtre de lancement, déclara-t-il d’une voix mesurée et décidée. J’estime que nous devrions mettre à profit ce laps de temps pour descendre et recueillir le plus d’indices possible. (Il leva les yeux et regarda droit dans ceux du commandant :) Je suis pour atterrir.
Le commandant Redenbaugh exigea qu’ils en réfèrent à Houston pour la décision finale mais après plusieurs heures d’essais infructueux, il n’avait toujours pas pu joindre la Terre. Pour une fois, impossible de se décharger de la responsabilité.
L’officier soupira et passa des doigts las dans ses cheveux. Il se sentait vieux, fatigué, inefficace. Il devinait ce que Houston aurait répondu, de toute manière. Exception faite du commandant lui-même (trop célèbre pour ne pas être choisi), la politique adoptée dans les faits pour cette mission avait été de sélectionner des célibataires sans attaches personnelles ni familiales. Cela seul en disait long. On attendait d’eux qu’ils prennent des risques. C’était la raison pour laquelle ils se trouvaient là. Cela faisait partie de leur travail.
Le jour se levait sur Chrysé quand ils descendirent.
En tant que commandant de l’équipe d’atterrissage, Thomas sortit du module le premier. Engoncé dans sa combinaison, c’est à reculons qu’il dut franchir le sas et descendre l’échelle de coupée. Des aperçus chancelants du ciel de Mars lui apprirent qu’il était orange, comme il se devait. Après la première réaction de soulagement instinctive, la déception, lancinante et perverse, le prit par surprise. Encore suspendu à l’échelle, il s’immobilisa, un pied touchant presque le sol, le temps de débiter le petit discours qu’un type des Relations Publiques de la NASA avait pondu pour l’occasion.
— Au nom de toute l’humanité, nous dédions à la paix la planète de la guerre. Puisse notre geste plaire à Dieu.
Il mit pied à terre et baissa les yeux en pivotant pour examiner le site sur lequel il se tenait.
— Seigneur ! murmura-t-il avec respect.
Ciel orange ou pas, il poussait là des plantes d’une espèce quelconque. Elles montaient jusqu’à ses genoux en un tapis serré, uni et élastique de végétation ocrée. Il s’agenouilla, les effleura avec précaution.
— On dirait de la mousse, déclara-t-il. Elle plie et cède au toucher puis elle revient lentement en place. Je peux la broyer dans ma main.
La transmission du Soc craquait et bourdonnait de parasites. « Thomas, dit la voix du commandant, dans son oreille, mais de quoi est-ce que vous parlez, enfin ? Tout va bien ? »
Il se releva et inspecta lentement les environs, pour la première fois. La mousse ocre s’étendait jusqu’à l’horizon orange, dans toutes les directions, et recouvrait aussi bien les plaines avoisinantes que les chaînes de collines moutonneuses, à mi-distance, vers le nord. Ici et là, la mousse se piquait de fourrés d’épineux difformes, bruns, noir luisant ou pourpre terne, et même, parfois, d’arbres solitaires. Ceux-ci, cramoisis, mesuraient quelque trois mètres, leurs troncs rutilaient comme du sang frais et leurs feuilles plates et lisses miroitaient telles des plaques d’améthyste. Thomas les surnomma arbres-flammes.
Le module reposait à quelques centaines de mètres à peine d’un canal.
Il était large, ce canal, et ses eaux paisibles, d’une clarté parfaite, reflétaient un ciel noir comme le vin, rouge 
comme le sang. De petites fleurs jaunes laissaient dériver au fil de l’eau leurs calices délicats depuis ses parois, vieilles, éboulées, et dans lesquelles étaient gravés d’étranges motifs géométriques, tout de volutes et de fioritures ; on aurait bien dit des runes.
C’est impossible, se dit Thomas, hébété.
Johnboy et Woody descendaient l’échelle tant bien que mal, gauches et disgracieux dans leurs grosses combinaisons qui leur donnaient l’air de trolls, et Thomas se poussa pour leur faire de la place.
— Maman ! souffla Woody d’une voix émerveillée, en regardant tout autour de lui. C’est vraiment quelque chose, hein ? (Il posa une main gantée sur l’épaule de Thomas.) Ça, c’est ce qu’on a vu de là-haut.
— Mais, c’est impossible.
Woody haussa les épaules.
— En tout cas, s’il s’agit d’une hallucination, elle est drôlement belle.
Sans un mot, Johnboy s’était éloigné de quelques mètres du vaisseau ; il s’immobilisa et resta planté à regarder par-delà les plaines couvertes de mousse, jusqu’aux collines lointaines.
— C’est comme de naître une deuxième fois, murmura-t-il.
Le commandant intervint de nouveau, d’une voix parasitée qui sautait et craquait.
— Au rapport ! Que se passe-t-il en bas ?
Thomas secoua la tête.
— Je voudrais bien le savoir, mon commandant.
Il détacha du module la caméra extérieure, l’installa sur son trépied et ôta le couvercle de l’objectif.
— Décrivez-moi ce que vous voyez.
— Je vois du sable, de la poussière, des rochers… qu’est-ce que vous voulez que je voie d’autre ?
— Pas de canaux ? demanda Thomas d’une voix triste. Pas d’arbres ? Pas de mousse ?
— Bon Dieu, vous revoilà en pleine hallucination, hein ? C’est ce que je craignais. Vous tous, écoutez-moi ! Écoutez bien ! Il n’y a aucun de vos satanés canaux en bas. Il y a peut-être de l’eau, à quelques douzaines de mètres de profondeur, sous forme de permafrost. Mais la surface est aussi sèche que la Lune.
— Mais il y a une sorte de mousse qui pousse de partout, répliqua Thomas. Gris-ocre, cinquante centimètres de haut. Et des fourrés d’épineux. Et même des arbres. Vous ne voyez rien de tout ça ?
— Vous avez des hallucinations. Croyez-moi, la caméra ne montre que du sable et des cailloux. Vous êtes en plein milieu d’un désert lunaire et vous bavassez sur des arbres, pour l’amour de Dieu ! Ça suffit. Je vous ordonne de rentrer, tous, tout de suite. Je n’aurais jamais dû me laisser convaincre. Houston éclaircira la situation. Ce n’est plus notre problème. Woody, revenez ! Restez groupés, merde !
Johnboy était toujours là où il s’était arrêté, comme en transe, mais Woody déambulait vers le canal, furetant, explorant.
— Écoutez ! reprit le commandant. Je veux tout le monde dans le module, tout de suite. Je vais vous sortir de là avant que quelqu’un ne soit blessé. Rentrez tous sur-le-champ ! C’est un ordre ! Un ordre formel !
Woody fit demi-tour à contrecœur et entama, d’une démarche lente et bondissante, son retour vers le module ; tous les quelques mètres, il s’arrêtait pour regarder vers le canal par-dessus son épaule.
Thomas soupira ; il ne savait pas s’il était soulagé de se tirer de là ou navré de s’en aller si vite.
— Entendu, mon commandant, dit-il. Nous vous recevons. Nous rentrons. Immédiatement. (Il accomplit quelques pas, légers, flottants – malgré son envie de bondir comme un kangourou – et tapota le bras de Johnboy.) Viens. Il faut qu’on rentre.
Johnboy pivota lentement.
— Ah bon ? C’est vrai ?
— Les ordres, répondit Thomas, gêné. (Il sentait quelque chose s’éveiller et se retourner pesamment au plus profond des bras morts de son âme.) Moi non plus, je ne veux pas partir, mais le commandant a raison. Si nous avons des hallucinations…
— Ne me raconte pas de conneries ! s’emporta Johnboy. Des hallucinations, mon cul ! Tu as touché la mousse, pas vrai ? Tu l’as sentie ! Ce n’est pas un mirage, ni une hallucination collective, ni une autre couillonnade du même tonneau. C’est un monde, un monde nouveau, et il est à nous.
— Johnboy, remontez immédiatement dans le module ! jeta le commandant. C’est un ordre !
— Allez vous faire foutre, Achab ! répondit Johnboy. Et que vos ordres aillent se faire foutre eux aussi !
Thomas fut choqué – mais en même temps, il sentait monter une bouffée de joie devant cette insubordination, sentiment qui le surprit et qu’il s’empressa de nier en disant :
— C’est de l’indiscipline, Johnboy, je veux que tu m’écoutes et…
— Non, toi tu vas m’écouter, le coupa l’autre d’un air farouche. Regarde autour de toi ! Je sais que tu as lu Burroughs ! Tu sais où tu es ! Le fond d’une mer morte, recouvert d’une mousse de couleur ocre. Des collines qui moutonnent. Un canal.
— C’est bien la raison pour laquelle cela ne peut pas être vrai, répondit Thomas, de plus en plus gêné.
— Ce sera vrai si nous le voulons. C’est là parce que nous y sommes. C’est fait pour nous. C’est fait de nous.
— Arrêtez de jacasser et montez dans le module ! hurla le commandant Allez ! Bougez-vous le cul !
Woody les avait rejoints.
— On ferait peut-être mieux de… commença-t-il, mais Johnboy ne le laissa pas terminer.
— Écoutez-moi ! J’ai su ce qui se passait dès l’instant où j’ai regardé dehors et vu la planète Mars de Schiaparelli et Lowell, l’ancienne Mars. Woody, tu as dit que Lowell avait vu ce qu’il voulait voir. Tu avais raison, mais pas dans le sens où tu l’entendais. Tu sais, d’autres astronomes contemporains de Lowell observaient Mars en même temps que lui, avec les mêmes instruments, et ils n’ont jamais vu de canaux. Tu as déjà entendu parler des réalités consensuelles ? Ce que Lowell voulait voir s’est mis à exister pour lui ! Tout comme cela existe pour nous – parce que nous le voulons ! Nous n’avons pas à accepter la terne réalité que nous proposent Achab et tous ces petits hommes gris de la NASA. Ils veulent que Mars ne soit que cailloux, poussière et un désert vaste et mort ; ils l’aiment comme ça…
— Pour l’amour de Dieu ! s’écria le commandant. Que quelqu’un embarque ce dingue dans le module.
— … mais pas nous ! Au plus profond de nous – Thomas, Woody –, nous croyons en cette planète Mars. Nous croyons en celle-ci – la vraie. C’est pour cette raison qu’elle est là ! C’est pour cette raison qu’elle est comme ça : elle est faite de la chair de nos rêves. Qui sait ce qu’il y a derrière ces collines : des villes féeriques, blanches comme l’os ? Des hommes verts à quatre bras ? De belles princesses ? Les Villes Jumelles d’Hélium ? Il peut y avoir n’importe quoi là-bas !
— Thomas ! jeta le commandant. Embarquez-moi tout de suite Johnboy dans le module ! Employez la force si nécessaire, mais embarquez-le ! Johnboy ! Tu souffres d’instabilité émotionnelle. Je veux que tu te considères comme assigné à résidence.
— J’ai été assigné à résidence toute ma vie, répondit Johnboy. Désormais, je suis libre.
Avec des gestes posés, il leva les bras et défit les attaches de son casque.
Thomas se précipita en poussant un cri d’horreur inarticulé, pour essayer de le retenir, mais il était trop tard. Johnboy avait complètement retiré son casque et il secouait la tête pour libérer ses cheveux blonds hirsutes qui ondulèrent dans la brise légère. Il respira à fond, une fois, deux fois, et sourit à Thomas.
— L’air est formidable. Et nom de Dieu, qu’est-ce qu’il peut être pur !
— Johnboy ? dit Thomas, hésitant. Tu te sens bien ?
— Seigneur ! marmonnait le commandant. Seigneur ! Oh, mon Dieu, mon Dieu !
— Impeccable, dit Johnboy. En fait, je tiens une forme sensationnelle. (Il leur adressa un sourire radieux, puis il renifla l’intérieur de son casque et grimaça.) Pffou ! Ça pue les aisselles là-dedans !
Il entreprit de se dépouiller de sa combinaison.
— Thomas, Woody, dit le commandant d’une voix lourde, mettez le corps de Johnboy dans le module et montez-y à votre tour, vite, avant qu’on ne perde quelqu’un d’autre.
— Mais… Johnboy va très bien. On lui parle.
— Merde, regardez vos témoins médicaux.
Thomas jeta un coup d’œil au tableau sanglé sur son menton et qui se reflétait en un carré minuscule sur le côté droit de sa visière. Une petite lueur rouge palpitait – le témoin de Johnboy.
— Seigneur ! chuchota Thomas.
— Il est mort, Thomas, mort. Je vois son cadavre. Dès qu’il a ouvert son casque, il est tombé raide, comme si on l’avait assommé, et il a craché ses poumons dans le sable. Écoutez-moi ! Johnboy est mort – tout le reste n’est qu’hallucination !
L’autre leur souriait en achevant d’ôter sa combinaison à grands coups de pied.
— Je suis peut-être mort, les enfants, leur déclara-t-il d’un air narquois, mais laissez-moi vous dire que, mort ou pas, je vais cent fois mieux depuis que j’ai quitté cette saleté de combinaison, croyez-moi. Il fait un peu frais, mais c’est formidable.
Il leva les bras et s’étira paresseusement, comme un chat.
— Johnboy ? fit Woody, timidement.
— Écoutez, s’emporta le commandant. Vous délirez ! Vous parlez tout seuls ! Rentrez dans le module ! C’est un ordre !
— Oui, monsieur, monsieur, plaisanta Johnboy en ébauchant un salut vers le ciel. Vous allez vraiment écouter ce connard ? (Il s’avança, les prit chacun par le bras et les secoua avec colère.) Alors, j’ai l’air mort, imbéciles ?
Thomas sentit les doigts se refermer sur son bras, et une émotion indéfinissable l’envahit – incrédulité, terreur surnaturelle, et une allégresse étrange et subite.
— Je le sens, disait Woody d’un ton émerveillé, en tapotant Johnboy de ses mains gantées. Il est solide. Il est là. Que je sois un sacré fils de pute si…
— Que tu 50/5 ? dit Johnboy en souriant. Mais tu en es déjà un, mon vieux.
Woody éclata de rire.
— Aucune hallucination ne serait aussi ringarde, dit-il à Thomas. Il est réel, pour sûr.
— Mais le témoin…, commença Thomas.
— En panne, visiblement. Il doit y avoir une espèce de défaut…
Woody commençait à détacher son casque.
— Non ! hurla le commandant.
Et au même instant Thomas se précipita en criant :
— Woody, arrête !
Et il essaya de l’attraper, mais l’autre se détourna et bondit au loin avec souplesse, hors d’atteinte.
Et il ôta son casque avec prudence. Il renifla d’un air soupçonneux, son visage émacié et tanné durci par la tension, puis il se détendit et se mit à sourire.
— Ouaouh, dit-il avec respect.
— Remettez-lui son casque, vite ! hurlait le commandant.
Mais le témoin médical de Woody clignotait déjà, orange, et comme l’officier parlait, il vira au rouge.
— Trop tard ! gémit le commandant. Mon Dieu, trop tard…
Woody regarda dans le casque son témoin qui clignotait. L’espace d’une seconde, son visage exprima la surprise, puis il éclata de rire.
— Eeeh bien, dit-il d’une voix traînante, maintenant que je suis officiellement un cadavre, je pense que je n’ai plus besoin de ça. (Il jeta son casque de côté ; celui-ci rebondit et roula sur la mousse spongieuse.) Thomas, reprit-il, tu fais comme tu veux, mais je suis resté enfermé dans une vieille boîte de conserve puante pendant des mois, et ce que moi je vais faire, c’est me laver la figure dans une eau honnête et non recyclée ! (Il lui sourit et s’éloigna vers le canal.) Peut-être même que je vais me baigner.
— Thomas… disait le commandant d’une voix entrecoupée. Ne vous souciez pas des corps. Ne vous souciez de rien. Mais montez dans le module. Dès que vous aurez embarqué, j’entamerai la procédure de lancement.
Johnboy fixait Thomas d’un regard narquois, compatissant – il attendait.
— Johnboy… Johnboy, comment reconnaître le réel ?
— À toi de choisir ce qui est réel, dit tranquillement l’autre. Comme nous.
— Écoutez-moi, Thomas, supplia le commandant avec un soupçon de panique dans la voix. Vous parlez encore tout seul. Quoi que vous pensiez voir, entendre ou même toucher, ce n’est pas réel. Il existe des hallucinations tactiles, vous savez. Ce n’est pas réel.
— Le vieil Achab, là-haut, il a fait son choix lui aussi, dit Johnboy. Pour lui, dans son univers conceptuel, Woody et moi sommes morts. C’est vrai – mais pour lui. Et tu n’as pas à choisir cette réalité-là. Tu peux prendre celle-ci.
— Je ne sais pas, marmonna Thomas. Je ne sais pas.
Woody plongea dans une explosion d’écume. Il nagea quelques brasses, en poussant des cris de joie, puis il se retourna pour faire la planche.
— Venez, les gars ! cria-t-il.
Johnboy sourit, se détourna pour rapprocher son visage du casque de Thomas et le regarder à travers la visière. Il avait toujours cet air étrange, rêveur, si différent de l’expression animée que Thomas lui avait toujours connue, et ses yeux étaient clairs, compatissants, apaisants.
— Cela requiert un acte de foi, Thomas. Peut-être est-ce ainsi que tout monde commence. (Il lui sourit.) Entre-temps, je crois bien que je vais aller me baigner, moi aussi.
Il partit sans se presser vers le canal ; il faisait un petit bond à chaque pas.
Thomas resta figé. Les deux lueurs rouges clignotaient sur sa mentonnière.
— Ils vont nager tous les deux, à présent, dit-il d’une voix monocorde.
— Thomas ? Thomas, vous m’entendez ?
— Je vous entends, grommela-t-il.
Ils s’amusaient dans ce nouveau monde – il le voyait bien. Ils s’amusaient comme s’amusent les enfants… sans souci. La joie de la découverte, de la nouveauté en toutes choses… cette joie qui semblait se perdre dans la grisaille de l’âge adulte, abandonnée petit à petit et de plus en plus vite…
— Il va falloir que vous me fassiez confiance, Thomas. Faites-moi confiance. Croyez-moi si je vous dis que je sais de quoi je parle. Il va vous falloir avoir foi en moi. Maintenant, écoutez-moi. Quoi que vous pensiez voir là en bas, n’enlevez pas votre casque.
Son père avait coutume de le sermonner sur le même ton, exigeant, dominateur… et condescendant à la fois. Méprisant. Papa sait. Écoute-moi, mon garçon, je sais de quoi je parle ! Fais ce que je te dis de faire !
— Vous m’entendez ? N’enlevez pas votre casque ! Quelles que soient les circonstances. C’est un ordre !
Thomas acquiesça, sans pouvoir se retenir. Et voilà, le gentil petit Tommy était de retour, dans les derniers rangs, obéissant aux ordres, faisant ce qu’on lui disait. Ignoré, négligé, encore une fois. Et tout ça pour quoi !
Quelque chose voletait dans le lointain et se dirigeait vers les collines.
Thomas lui donna la taille d’un gros oiseau, mais ça ressemblait plutôt à une libellule ; comme elle, l’être possédait six longues ailes de gaze vaporeuse qu’il faisait tourbillonner dans un motif aux entrelacs complexes, comme s’il ramait en plein ciel.
— Embarquez dans le module, Thomas, et verrouillez le sas.
Jamais il ne s’était amusé. Tu dois être deux fois meilleur que n’importe lequel d’entre eux, faut que tu bouges ton sacré cul…
— C’est un ordre formel, Thomas !
Il faut que ces bâtards te respectent, tu dois gagner leur respect. Son père le lui avait répété un million de fois. Et il lui avait fallu si peu de temps pour décliner et mourir quand il avait cessé d’essayer et compris qu’on ne peut pas avoir ce que les autres ne veulent pas vendre.
Un lézard rouge et jaune courut sur sa botte, aussi vif et silencieux qu’une chatouille. Il avait six pattes.
Une après l’autre, il se mit à défaire les attaches de son casque.
— Non ! Écoutez-moi ! Si vous enlevez votre casque, vous êtes mort. Ne faites pas ça ! Pour l’amour de Dieu, ne faites pas ça !
La dernière attache. Gluante, mais il s’y attaqua avec des gestes délibérés.
— Vous allez vous tuer ! Arrêtez ! Je vous en prie ! Arrêtez ! Sale con de Nègre ! Arrête !
Thomas sourit. Curieusement, il se sentait plus proche du commandant en cet instant qu’il ne l’avait jamais été.
— Trop tard, dit-il gaiement.
Un quart de tour imprimé au casque, et il le retira.
Quand le troisième voyant rouge se mit à clignoter, le commandant Redenbaugh s’effondra sur la console et éclata en sanglots. Il pleurait à chaudes larmes, sans retenue, parce que c’étaient des hommes courageux et qu’il avait manqué à ses engagements envers eux, et envers Thomas, le meilleur, le plus solide de tous. Il n’avait pas été fichu d’en sauver un seul !
Enfin, il se ressaisit. Il se força à consulter de nouveau le moniteur qui montrait trois corps revêtus de combinaisons spatiales, étalés, sans vie, sur le sable couleur de rouille.
Il joignit les mains, inclina la tête, et pria pour les âmes de ses compagnons morts.
L’heure des calculs était venue. Puisque le Soc transporterait au retour une charge beaucoup plus légère que prévu, il disposait d’assez de carburant pour partir un peu plus tôt, s’il le voulait, et il le voulait. Il commença à entrer des chiffres dans l’ordinateur, avec un sourire amer devant l’ironie de la situation. Hier encore, il regrettait qu’il leur reste si peu de temps en orbite martienne. Et soudain, maintenant, il n’avait plus qu’une hâte : rentrer chez lui… mais peu importe le nombre de virages qu’il couperait, il passerait quand même de longs mois éreintants en transit – avec la quasi-certitude d’une cour martiale pour l’accueillir dès son arrivée.
L’espace d’un instant, même le courage du commandant le trahit à la perspective de ce terrible voyage. Mais il reprit vite ses esprits. Ce serait difficile, ce serait déplaisant, pour sûr, mais un homme résolu parvient toujours à faire le nécessaire.
Même seul.
Quand la propulsion au plasma du Soc fut enclenchée, une étoile de jour s’alluma dans le ciel martien. On eût dit une étoile filante à l’envers, qui débutait à son plus brillant pour s’affaiblir rapidement tandis qu’elle montait et se perdait dans le lointain.
Thomas la vit partir. Il était appuyé sur son épieu de fortune – du bois d’arbre-flamme avec une pointe durcie au feu – et observait Johnboy qui s’apprêtait à dépouiller la hyène-léopard morte, quand il leva les yeux par hasard.
— Regarde, dit-il.
Johnboy suivit le regard de Thomas et la vit, lui aussi. Il eut un sourire sardonique et souleva la patte flasque de l’animal pour l’agiter en guise d’adieu.
— Salut, Achab, dit-il. Bonne chance.
Il reprit sa tâche. La hyène-léopard – un petit peu plus grande qu’un chat sauvage, dotée de six pattes, de dents-de-sabre et d’une fourrure pourpre terne tachée d’orange rouillé – les avait attaqués par surprise et s’était défendue avec sauvagerie ; ils avaient dû s’y mettre à tous les trois pour la tuer.
Woody, qui assemblait un radeau de fortune en bois d’arbre-flamme avec des bouts de fil électrique pris dans le module, leva les yeux.
— Je suis sûr qu’il s’en tirera très bien, énonça-t-il.
Thomas soupira.
— Oui, et il ajouta, plus vivement : Laisse-moi te donner un coup de main avec ce radeau. Si on se dépêche, on pourra partir au matin.
La nuit dernière, ils avaient gravi la plus haute des collines septentrionales et aperçu les lumières d’une ville dans le lointain, qui se détachait, argent, jaune et orange, sur l’horizon ; sur l’étendue enténébrée, noire comme la nuit, qu’était le fond de la mer morte, elle brillait tel un joyau adorné et complexe posé sur un coussin de velours d’encre.
Thomas ne savait toujours pas s’il espérait y rencontrer des aristocrates à la peau rouge, des Tharks géants à la peau verte et aux quatre bras, et de belles princesses de Mars…

The Gods of Mars  paru dans Omni - 1985
Traduction : Pierre-Paul Durastanti
Extrait de la revue Univers 1987

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