Accéder au contenu principal

Yukio Mishima : 25 novembre 1970

... J'ai découvert Mishima il y déjà quelques années par un biais qui n'était pas la littérature, ou disons pas seulement la littérature mais ce qu'on nomme le bunburyo do ( la voie du sabre et du pinceau), autrement dit la fusion du lettré et du guerrier.
Écrivain renommé  Mishima Yukio (en japonais on met le nom de famille avant le prénom) était aussi un pratiquant de culturisme (Pour en savoir +) (dès les années 1950), et de kendo.
On se souviendra que Warren Ellis, pour les besoins de sa série Planetary inventera un personnage dont l'inspiration vient sans nul doute de l'écrivain japonais (Pour en savoir +
Photo prise par Tamotsu Yato
En outre son attrait pour le Japon féodal était bien connu, bien qu'il vive à la mode occidentale : un jour alors qu'un occidental, Michel Random (si mes souvenirs sont bons) en l'occurrence, visitait sa maison, et qui justement lui posait la question : "Comment expliquez-vous que dans votre maison il n'y ai rien de japonais ?"
Mishima répondit en souriant : " Ici, seul l'invisible est japonais."
Mishima d'une certaine manière s'est voulut le dernier samouraï, en fomentant non un coup d'état, mais un coup d'éclat, mais j'y reviendrai.

Le mot samouraï, littéralement "celui qui sert" est un terme choisi par les occidentaux aux XVIIIème siècle pour qualifier le guerrier japonais (Cf. R. Calvet). Il provient du mot sabureau ou peut-être saburai.
Jusqu'au VIIIème siècle la langue japonaise désignait le combattant par les termes tsuwamano ou mononofu, puis par celui de bushi.
Jusqu'au début du XVIIème c'est un homme au service de la cour, d'un noble ou d'une administration. C'est nous dit l'historienne Francine Hérail "le produit de la complexe évolution politique et sociale du Japon depuis 12 siècles".
Au XI et XII ème siècle les cadets de familles de fonctionnaires, privés de perspectives sociales, quittent la capitale pour se mettre au service des gouverneurs de provinces.
Assez riches pour posséder un cheval et habitués à tirer à l'arc il constituent les bushidan (groupes armés).
On ne parle pas encore de bushido (la voie du guerrier) mais de kyûba no michi soit, "la voie de l'arc et du cheval" ; mais il est déjà question d'une éthique du courage.
David Mack
La féodalisation de la société japonaise à partir de 1192 fait émerger des combattants d'élite qui servent le bakufu littéralement "gouvernement par la tente" (ou shogunat) : de 1192 à 1867, l'empire est dirigé par des shoguns (c'est-à-dire des généraux) ou plus précisément des dynasties shogunales, le bras armé de l'empereur.
En grossissant le trait on peut dit l'historienne Danielle Elisseeff, discerner deux types de personnalités de shoguns : ceux qui se battent, souvent les fondateurs de dynastie, et leur successeurs, qui s'enferment dans un monde de splendeur et de culture, tout en se détachant des contingences administratives"
Les shoguns jouent aussi le rôle de mécènes dans l'art : la peinture, le théâtre , le kabuki (théâtre qui s'inspire de l'actualité et interprété sans masque par des acteurs masculins maquillés, un maquillage qui n'est pas sans rappeler celui de Rai : Pour en savoir +),le bunraku (théâtre de marionnettes), etc.
Ils contribuent aussi à la diffusion du bouddhisme zen ; les moines de ce courant introduiront par ailleurs un nouveau "genre" de peinture, monochrome et n'utilisant que de l'encre de Chine.    
Les shoguns s'entourent donc de guerriers professionnels contraints à une loyauté exemplaire qui peut aller jusqu'au suicide rituel (seppuku).
Le seppuku, sans doute inspiré d'une tradition chinoise est un suicide rituel qui se pratique par incision de l'abdomen.
Il remonterait au milieu du XIIème siècle.
Expression de la loyauté absolu envers son suzerain, il sera interdit par le shogunat des Tokugawa, en 1663.
En 1966, invité au Club des correspondants étrangers à Tokyo l'écrivain Yukio Mishima prononça une allocution à lʼissue du dîner. 
Un journaliste lʼinterrogea sur lʼorigine de la pratique japonaise du seppuku, il répondit : « Je ne puis croire à la sincérité occidentale parce quʼelle est invisible ; mais à l'époque féodale, nous croyions que la sincérité résidait dans nos entrailles ; et s'il nous fallait montrer notre sincérité nous devions nous trancher le ventre pour en sortir notre sincérité visible. Cʼétait aussi le symbole de la volonté du soldat, le samouraï ; tout le monde savait que c'était le moyen le plus douloureux de mourir. Et si lʼon préférait mourir de la façon la plus atroce, cʼest quʼelle prouvait le courage du samouraï. Ce mode de suicide était une invention japonaise, que les étrangers ne pouvaient imiter ! » 
La littérature chevaleresque participe également à la construction de la figure épique du guerrier idéal.
Ce dernier abandonne l'arc pour le sabre à la fin des années 1200, et à la fin du XVIème siècle le statut de guerrier est officiellement reconnu. 
Plus tard le port d'une paire de sabres (daisho) devient le symbole des samouraïs.
Photo de Tamotsu Yato
... En novembre 1970, alors qu'il vient de poster à son éditeur la fin de L'Ange en décomposition, le dernier opus de sa tétralogie connue sous le nom de La Mer de la fertilité, Mishima de son vrai nom Kimitake Hiraoka se rend au Quartier général de la Force d'auto-défense à Tokyo à la tête de sa milice privée (la Socièté du bouclier).
Il prend en otage le général commandant en chef et fait convoquer les troupes devant lesquelles il tient un discours en faveur du Japon traditionnel et de l'empereur.
Mais la réaction des soldats est hostile, il se fait huer.
Mishima se retire est procède au suicide rituel (seppuku), nous sommes alors le 25 novembre 1970.
Marguerite Yourcenar qui a écrit un très bel essai sur l'auteur japonais dira : "la mort de Mishima est l'une de ses œuvres et même la plus préparée de ses œuvres".
Trois ans avant son suicide, Mishima avait commenté, l'un des classiques de la culture japonaise : le Hagakure (traduit le plus souvent par "caché dans la feuillée").
Dès le lendemain de sa mort, cet ouvrage connu un foudroyant succès. 
Ses nombreux admirateurs, ainsi que ses détracteurs se tournèrent pour des raisons diverses, vers ce recueil, véritable "bible" du samouraï
Longtemps considéré comme un traité occulte, rares étaient cependant les lecteurs du Hagakure
Il s'agit de la transcription d'une discussion qui s'est étalée sur plusieurs années entre Jocho Yamamoto un ancien samouraï devenu moine et son disciple Tsuramoto Tashiro au début du XVIIIème siècle.
C'est certainement lors des années 1930, le Japon est alors sous l'emprise d'une ferveur nationaliste ardente que le Hagakure va toucher pour la première fois, un public plus large.
On disait alors que les enseignements de Jocho Yamamoto étaient l'expression du "génie même du Japon dans ce qu'il a d'unique".
Puis durant la Seconde guerre mondiale bien évidement, le Hagakure, dont la formule la plus célèbre est certainement : "Le vrai courage consiste à vivre quand il est juste de vivre, à mourir quand il est juste de mourir", participera à l'élaboration d'un bushido extrême & surtout morbide.
Mais réduire le Hagakure à un ouvrage sur le mort c'est passer à côté de sa richesse, véritable l'instantané d'une époque aujourd'hui révolue.   

Commentaires

  1. Vachement intéressant. Un billet riche, passionnant et instructif sur un sujet fascinant mais que je connais au final très peu. Merci, Artie !

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Le pot au noir [Robert Ferrigno / Hubert Galle]

Ce roman m'a été recommandé par Duane Swierczynski [Pour en avoir +]. Jeune lecteur encore adolescent, assidu de Sf et de fantastique, Swierczynski est entré dans le monde du polar et du thriller, grâce au roman de Robert Ferrigno.
« Le pot au noir » commence comme un roman policier tout ce qu'il y a de plus conventionnel : une disparition inquiétante, un suspect tout ce qu'il y a de crédible, et un duo de flics. L'ambiance rappelle celle de la série «Miami Vice», mais l'histoire se passe sur la côte Ouest des U.S.A..
D'une certaine manière, les premiers chapitres pourraient desservir ce roman, en en cachant ce qui fera son originalité, sous le vernis du tout venant.
Sauf que dès le départ, Robert Ferrigno, traduit par Hubert Galle pour les éditions Flammarion, a la bonne idée de peupler son ouvrage de personnages atypiques qui réussissent à captiver l'attention. La quatrième de couverture ne se prive d'ailleurs pas de l'annoncer (même si je ne m'e…

Deathlok [Charlie Huston / Lan Medina]

Les remakes, relaunchs, reboots, voire les réécritures de « classiques » façon littérature de genre, sont devenus omniprésents dans le divertissement de masse. Rien qui ne puisse, un jour ou l'autre, se voir  « updater ».
En 2009-2010, c'est au tour de Deathlock, un personnage créé par Rich Buckler & Doug Moench pour Marvel [Pour en savoir +], et qui n'a jamais vraiment trouvé sa place chez l'éditeur des Avengers et consorts, de se voir offrir un nouveau tour de piste. C'est à Charlie Huston, auréolé de son run sur la série consacrée à Moon Knight, qu'on a commandé un scénario qui devra tenir sept numéros mensuels. Huston est, avant de travailler pour la Maison des idées™, d'abord connu pour ses romans. C'est via son agent littéraire qu'il a mis un pied dans la BD, au moment où Marvel recrutait en dehors de sa zone d'influence. Cela dit, il reconnaît une attirance pour la SF contractée dès son plus jeune âge ; et particulièrement pour les u…

Blues pour Irontown [John Varley / Patrick Marcel]

Ça commençait plutôt mal. 
L'idée d'un détective privé du futur, fondu de ses lointains confrères des années 1930, avait tout d'un Polaroid™ bien trop souvent photocopié. Mais peut-être que cet amour des privés made in Underwood© allait-il être de la trempe du fusil de Tchekhov ?
Si la présence, dès les premières pages, d'une « femme fatale », semble donner le ton. Si l'ombre porté du Faucon maltais ne fera que se renforcer. La profession de détective privé semble aussi utile à l'intrigue du roman qu'un cataplasme à la moutarde sur une jambe de bois. 

       Une intrigue qui, nonobstant le titre du roman, tient plus de la berceuse que du blues.   

Fort heureusement, John Varley gratifie son roman d'une très belle idée ; au travers du personnage nommé Sherlock. Rien qui ne rattrape totalement l'ennui profond d'une enquête poussive, et  au final, sans grand intérêt. Mais les chapitres racontés par ledit Sherlock sont les plus intéressants, les plus ém…