mardi 14 juin 2016

The Boys : Héritage

... Pour ma part je pense qu’il n’y a pas de texte(s) sans contexte(s), et d’une certaine manière (la mienne essentiellement) la série THE BOYS entretient des accointances avec un hebdomadaire anglais dont Garth Ennis a d’ailleurs parlé dans le courrier des lecteurs de PREACHER, déclarant être à la recherche des numéros qu’il avait perdus ou vendus.
Finalement il rachètera toute la collection. 
... Tout commence peut-être avec l’hebdomadaire de bandes dessinées WARLORD, publié par l’un des deux plus populaires éditeurs britanniques de BD DC Thomson ; un magazine ne contenant que des histoires consacrées à la Seconde guerre mondiale, au ton assez agressif/réalité et cru.
Un ton qui contrastait clairement avec l’un des fleurons de la presse britannique consacré au 9ème Art autrement dit EAGLE. 
Ce périodique né dans les années 1950, faisait la part belle aux héros « propres sur eux », animés par de nobles sentiments et pétris d’un idéal humaniste ; et dont la victoire ne faisait aucun doute, pas plus qu’elle ne suscitait de questions.
Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Seulement EAGLE avait cessé de paraître en avril 1969, et les années 1970 annonçaient peut-être des jours moins radieux.

IPC (qui deviendra Fleetway), l’autre éditeur d’envergure d’outre-Manche, proposa rapidement une réponse du berger à la bergère en publiant un magazine du même calibre intitulé BATTLE. 

Ces deux revues prouvaient s'il en "tait besoin qu’il y avait un public pour des histoires plus « réalistes », et dont les protagonistes n’étaient pas aussi binaires que dans les années 1950/1960, même si l’appartenance des héros au camp des bons ne faisait aucun doute.
... Un peu avant le lancement (et la bonne réception) de BATTLE, John Sanders le directeur éditorial d’IPC s’était fait la réflexion qu’il serait peut-être temps de publier un nouveau type de magazine de bandes dessinées dont le contenu intéresserait ceux qui n’en achetaient pas d’habitude : les petits débrouillards qui passaient leur temps à zoner dehors.

Fort du succès de BATTLE, Pat Mills (qui sera aussi l’homme de 2000AD : Pour en savoir +) fut appelé à plancher sur ce qui deviendra ACTION.   


Contrairement à BATTLE justement, Mills ne voulait pas faire un magazine à "thème" (la guerre par exemple) mais en proposer plusieurs différents :
Blackjack est un boxeur noir.
Dregger est une sorte d’espion aux méthodes radicales
The Running Man s’inspire de la série télévisée LE FUGITIF
Death Game 1999 est une « adaptation » du film ROLLER BALL (Pour en savoir +)
Hook Jaw est un requin mangeur d’homme

Cette dernière série est d’ailleurs assez représentative du ton général d’ACTION.
HOOK JAW inverse la formule du modèle dont elle s’inspire.
Là où le cinéaste américain Steven Spielberg privilégie le suspense, la tension, le hors-champ et l’implicite ; le requin d'ACTION fait étalage d’une violence très explicite et sans équivoque.

À ceux qui reprochaient la violence gratuite de cette série étalait à longueur de page, d’autres expliquaient que Hook Jaw était l’expression d’une vengeance, celle de la Nature elle-même contre la méchanceté des êtres humains corrompus et malfaisants.
"The Sevenpenny Nightmare" tel que sera surnommé ACTION était un concentré de rébellion, avec tout le cynisme et la violence que cela implique, proposant des histoires à la tonalité punk et au propos tout aussi anarchiste que le mouvement inauguré par les Sex Pistol au Royaume-Unis. 
Si comme l’a dit Alan Moore, la bande dessinée anglaise était avant tout un média de la classe ouvrière, ACTION était un magazine qui s’adressait à la frange de la classe laborieuse la plus potentiellement dangereuse. 
L’un des nouveaux scénaristes recruté par IPC pour écrire dans ACTION, Steve McManus, dira que c’était le premier périodique destiné à la classe ouvrière dont les héros étaient eux aussi des prolétaires. 
Ce qui n'était peut-être pas du goût de tout le monde.

Magazine violent certes : on y verra outre les aventures de Hook Jaw, Dregger l’agent secret tuer un chien de ses mains ou, une jeune femme jeter un bouteille du bord d’un terrain de football pour permettre à son petit copain de joueur de se défaire d’un « marquage à la culotte » un peu trop vicieux.
Mais ACTION c’était aussi un magazine de BD qui mettait en scène un Noir comme personnage principal, ou qui racontait des histoires de la Seconde guerre mondiale du point de vue d’un tankiste allemand.

... Avec une pointe au début de 250 000 exemplaires puis une moyenne de 180 000 numéros écoulés par semaine, ACTION avait de quoi énerver et ce qui devait arriver arriva ; en octobre 1976 neuf mois après son premier numéro il cessa de paraître. 
Même si en novembre de la même année un ACTION très édulcoré réapparu sur les linéaires pour une année supplémentaire.

Les contingences de production étant ce qu’elles sont, chaque numéro était bien sûr préparé plusieurs semaines avant sa sortie. 
L’annulation du titre survint alors que quelques exemplaires du numéro 37 (daté du 23 octobre 1976) avaient déjà été imprimés.
Ce numéro très rare, a été vendu 2 555 £ (un peu plus de 3250 €) en 2015 sur Ebay.
Un extrait du numéro 37
En conclusion, je ne serais pas étonné d’apprendre par la propre bouche d’Ennis, que THE BOYS doit beaucoup à cet hebdomadaire des années 1970. 
Pas seulement la représentation de la violence mais aussi tous les thèmes que cette série explore et la manière dont elle le fait.  

J’aimerais terminer ce commentaire avec une petite anecdote.

Peu après l’arrêt d’ACTION Pat Mills sera amené à réfléchir à un nouvel hebdomadaire de science-fiction pour IPC. Et dans ce magazine intitulé 2000AD, le personnage qui en deviendra la figure de proue, le maintenant célèbre Judge Dredd, doit une fière chandelle au périodique dont je viens de retracer brièvement l’existence.
En effet, la série JUDGE DREDD est une inversion de la formule utilisée dans ACTION. 
L'anti-autoritarisme viscérale, et la violence commise par les prolétaires d'ACTION, deviendra une autorité totalitaire aux mains de super-policiers du futur faisant un usage immodéré de la violence contre des criminels ou reconnus comme tels. 
Ces mêmes criminels qui auraient peut-être été les personnages principaux d’ACTION. 
Une sorte de changement dans la continuité en somme.

[-_ô]

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