samedi 11 décembre 2010

Everville

Quand vous arrivez à un carrefour, prenez-le !
Yogi Berra

... Je viens de terminer Everville le magnifique roman de Clive Barker et, j'avais envisagé de vous en parler mais encore sous le coup de la sidération cognitive de ma lecture, j'opte pour un extrait du portrait que Guy Astic a consacré à l'auteur  britannique ( Ténèbres n°5 janvier/mars 1999)  ...

L'Art de Clive Barker


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... Il est courant d'envisager pour chaque écrivain une patrie littéraire fétiche. Celle de Barker épouse les contours improbables de Quiddity, l'océan onirique dont la nature échappe à la compréhension - après tout, son nom même repose sur l'interrogatif latin vague par excellence : Quid. De Secret Show (1989) à Everville (1994), sans oublier la nouvelle "Sur les rives d'Amen" (1992), cette étendue s'impose comme un motif obsédant, comme un absolu pour Barker, à la fois l'origine et l'aboutissement de sa création : "Là se trouvaient une structure et un but ; là se trouvait un aperçu de continuité ; là se trouvait le Show, le Grand Show Secret dont la poésie et les rites n'étaient que des mémentos."

... Son accessibilité obéit à des règles précises, dont le rêve est la principale clef. Cela ne surprend guère de la part d'un auteur qui avoue sans ambages tenir un "dream journal". Les hommes arrivent ainsi à Quiddity uniquement à trois reprises. "Lors de la nuit de leur naissance. Lors de la nuit de leur plus grand amour. Et lors de la nuit de leur mort." Quelques individus font exception et y entrent en dehors de ces conditions ; ce sont des filous, des poètes et des magiciens. Des rêveurs éveillés à leur façon. Édifiant !

... Premier constat, Quiddity est la matrice imaginaire assurant l'unité de récits aux ramifications particulièrement abondantes. Que ce soit dans Secret Show ou dans Evervile, l'accent est mis sur la pluralité des histoires mises en route, qui convergent toutes vers un point névralgique : la faille qui ouvre sur l'Océan ou du moins sur les berges. Entretemps, ces histoires ont tendance à s'égarer, à bifurquer, à se croiser. Elles se présentent sous la forme de bribes venues des quatre coins de l'Amérique et passent toutes par une sorte de carrefour, Omaha. Dans Secret Show, Randolph Jaffe se retrouve au cœur de ce complexe en dépouillant au Bureau de Poste Central de Omaha les lettre perdues. Il reconstitue peu à peu la vie secrète de son pays et a le sentiment "d'être assis au carrefour de l'Amérique". Pour y mettre de l'ordre, il pratique la "synchronicité". Dans Everville, Grillo prend la relève de Jaffe au même endroit. Il utilise le Récif, des ordinateurs montés en réseau afin de procéder au maximum de "connexions" et assembler le puzzle. Réseau, connexion, synchronicité et carrefour, voilà les maîtres-mots qui jalonnent les fictions hantées par Quiddity. Ils qualifient surtout à merveille le travail de Barker, véritable tisseur de récits et mythonaute à la dérive, qui fait sienne la tradition du Kathasaritsagara, cet Océan des histoires sans fin et sans mainstream célébré par Salman Rushdie dans Haroun et la mer des histoires.

... D'autre part, Quiddity apparaît comme un espace menacé par les coups de force qui lui sont assénés dans les deux sens. D'un côté les Iad Uroboros, principaux acteurs du "spectacle qui se déroulait derrière l'écran des mondes", traversent l'Océan pour passer dans la dimension réelle. L'envahissement est imminent dans Secret Show comme dans Everville, les brèches ne cessent de s'élargir. De l'autre les "profanes" comme Jaffe est ses terata, "les terreurs primales solidifiées" tente de violer l'accès  aux flots mythiques. Le mal est tout aussi grand : "ce qui était secret deviendrait banal ; ce qui était sanctifié serait bafoué". Dans ce contexte, spiritualité et onde marine s'avèrent étroitement liées, l'influence du Moby Dick de Melville n'étant pas indifférente à ce parti-pris.
... Quiddity en définitive, c'est l'inorganique et le changeant élevés au rang de valeurs primordiales ; c'est la capacité de l'art à rendre toute matière poreuse, à métamorphoser en permanence la réalité et la fiction. La perversion qui frappe l'Océan est son contraire : les Iad sont une masse compacte, porteuse de l'apocalypse du figement ... qui nécessite une réplique tout aussi apocalyptique et nihiliste, la bombe atomique. L'appréhension technophobe de l'écrivain vient ainsi se greffer à sa crainte de voir disparaître les carrefours imaginaires.      

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