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Judge Dredd : La Terre maudite

On le sait au moins depuis Julia Kristeva, chaque texte est un intertexte. Autrement dit, un texte donné (scénario, romans, bédé, etc.) s'appuie par emprunt (plagiat, allusions, citations, etc.) sur un ou plusieurs textes antérieurs. Il est également possible, comme l'a montré Pierre Bayard, de plagier par anticipation (ici Escape from New York ou encore Jurasic Park). 

L'aventure du Judge Dredd, connue sous le titre globale de La Terre maudite, en est un bel exemple.

.... Extrapolant à partir du film Les Survivants de la fin du monde, sorti en Angleterre en 1978, lequel film est une adaptation de Route 666* du célèbre romancier Roger Zelazny ; dans lequel un repris de justice, seul capable de transporter des vaccins sur de la côte Ouest des États-Unis à Boston, traverse un continent ravagé par les radiations, et sous le joug de bandes de survivants madmaxiens, Pat Mills accouche d'un formidable scénario pour le plus connu des Judges de Mega-City One.  

Auréolé d'un véritable culte, autrement dit l'entretient d'une légende par un nombre restreint de lecteurs, dont une partie d'entre eux n'avaient d'ailleurs sûrement pas lu cette épopée lors de sa commercialisation dans les pages de l'hebdomadaire 2000AD [Pour en savoir +], La Terre maudite est enfin publiée dans sa totalité.
L'éditeur ARTIMA avait déjà commercialisé cette épopée, mais dans sa version auto-censurée

En effet, quelques épisodes, notamment ceux qui avaient servi de bouche-trou à un Pat Mills un poil en retard, mettaient en scène certaines des icônes © bien connues, et tout à fait reconnaissables, de la consommation occidentale : Ronald McDonald™, Burger King™, Le Géant Vert™, Le Bonhomme Michelin™, le Colonel Sanders™, etc., et faisaient peser la possibilité de poursuites dans le cas d'une rééditions. Une modification récente (2014) de la loi européenne sur les parodies a cependant permis d'en terminer avec l'auto-censure.
Page extraite de la version originale "uncensored" numérique

Rétrospectivement, on peut toutefois convenir que ces épisodes n'étaient pas indispensables à la saga proprement dite. Et si c'est un plaisir que de les lire en toute quiétude, l’intérêt de La Terre maudite est ailleurs.

Pat Mills y démontre  - encore -  tout son sens de l'humain, son intérêt pour les sans-grades et les laissés-pour-compte. N'oublions pas qu'il est à l'origine de l’hebdomadaire Action, un des rares illustrés qui a donné la parole aux prolétaires, aux défavorisés des couches populaires [Pour en savoir +] en en faisant les héros de leurs histoires.

.... Au travers du classique « voyage du héros », Pat Mills et ses collaborateurs : Mick McMahon (dont on peut mesurer le chemin parcouru en lisant The Last American) et Brian Bolland, explorent l'imaginaire collectif étasunien. Les épisodes intitulés Burger Wars, tout un programme, s'ils ne sont pas indispensables n'en demeurent pas moins très réussis.
Illustration de Brian Bolland
Ce recueil est sans conteste un indispensable du Neuvième art, en même temps qu'une leçon sur ce que peut faire un scénariste de talent avec un personnage, à première vue très limité, tel que le Judge Dredd.

L'éditeur Delirium a encore fait un très beau travail, même si une petite erreur sur la carte en fin de volume est passée sous les fourches caudines de la relecture. Traduction de Philippe Touboul (fin connaisseur du Neuvième art) et lettrage du Studio Sylvie C.
34 euros, prix unique du livre. 
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*Route 666 (disponible dans la collection Hélios) a également été commercialisé en France sous le titre de Les Culbuteurs de l'enfer. Ce roman a débord été une novella (ou court roman), déjà écrite par Roger Zelazny, est publiée sous le titre de L'Odyssée de Lucifer (Galaxie, 2ème série n°53/1968).

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