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CODA [Si Spurrier / Matías Bergara / Philippe Touboul]

Dans un monde (secondaire) post-catastrophe, où la magie est aussi rare et nécessaire que l'essence dans celui de Mad Max, un barde taciturne se retrouve plongé dans une quête aventure qui le dépasse, mais néanmoins à l’index romantique élevé. 
            Bildungsroman plein de bruit et de fureur « Coda » est une de ces histoires de High fantasy qu’on aimerait lire plus souvent. 
Un (mauvais) genre dont la trilogie Le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien a jeté les bases, et que son succès outre-Atlantique a transformé en modèle, pour le meilleur et pour le pire. « Coda » donc est l'un de ses plus récents épigones, dont Si Spurrier, son scénariste, n'a pas à rougir. 
Commercialisé aux U.S.A. sous la forme d'un cycle de 12 numéros mensuels par l'éditeur BOOM!®, l'histoire nous arrive en France sous la forme d'un fort recueil qui en compile la totalité d'un bloc. 
Ce qui ne veut pas dire qu'il faille la lire d'une traite. 
En effet, « Coda » est un récit plutôt dense, qu'on appréciera d'autant plus qu'on prendra le temps de le lire. 
S'il n'est pas question d'affirmer que Si Spurrier a utilisé telle ou telle technique pour raconter cette aventure, force est d'avouer que l'analyser via la Levitz Grid™ donne une idée assez précise de son code créatif. Sans en déflorer la richesse. 
La Levitz Grid™, quézaco ? 
            On prête à Paul Levitz, notamment connu pour avoir été la tête pensante de la Légion des Super-Héros, d'avoir formalisé une technique de storytelling qui porte donc son nom. 
C'est d'ailleurs sur cette série qu'il se serait pris au jeu des intrigues (plots) et des sous-intrigues (sub-plots) multiples qui alimentent d'ordinaire la vie des « encapés », au point donc de créer une formule (gagnante ?). 
Ainsi, considérez qu'une intrigue (A), dite principale, à laquelle sera consacrée l'essentiel des pages que contient votre comic book mensuel. 
Considérez également une sous-intrigue (B), que l'on signale au lecteur au détour de quelques cases de ces mêmes pages. 
Considérez enfin, disons deux autres sous-intrigues (C) & (D), celles-ci à peine évoquées (bulle de pensée, coup de fil mystérieux, etc.) ; toujours dans la vingtaine de pages de l'illustré en question. 
Au fil des numéros qui se suivent, l'intrigue principale (A) parvient à terme, à plus ou moins brève échéance. L'intrigue (B), que l'on a fait progresser de conserve, mais de manière moins ostentatoire, prend alors la place d'intrigue principale. L'intrigue (C), par une opération de vases communicants occupe dès lors la place de (B) et devient un peu plus importante qu'elle ne l'était, sans toutefois éclipser (B). 
Cette progression pyramidale garde en réserve (D), et selon le temps que lui octroie l'editor qui supervise le titre dont il s'occupe, le scénariste peut inviter une sous-intrigue embryonnaire supplémentaire, que l'on appellera (E). Et ainsi de suite. 
Selon le nombre d'intrigues en devenir, on a tout à y gagner à les placer sur un tableau, sous la forme par exemple d'un échéancier. Lequel permettra de prévoir le rythme qu’on donnera à l’histoire, et le cas échéant d'intervertir telle ou telle sous-intrigue, sans jamais oublier de conclure ce qu'on a commencé. 
Or donc, si « Coda » n'a pas été écrit selon cette technique, il me semble qu'elle représente au travers de ses nombreux fils narratifs, de ses retournement de situation et par l'absence de temps mort, la quintessence de ce que pourrait être la Levitz Grid™ dans les mains d'un scénariste travailleur & motivé, comme semble l’être ici Spurrier.
Et ça reste de toute façon un bon moyen de résumer ce à quoi vous pouvez vous attendre.
Mais « Coda » ce n'est pas qu'un scénario bien ficelé, c'est aussi sa traduction en un imaginaire pictural qu'on aura beaucoup de mal à concurrencer. 
Matías Bergara 
            Né en 1984 en Uruguay où il vit encore, Matías Bergara travaille depuis maintenant 8 ans pour le marché international de la bande dessinée. 
C’est un dessinateur qui déclare aimer travailler directement à partir du scénario, et par la force des choses, lui et Simon Spurrier ne se sont jamais rencontrés pour « Coda ». Ils ne sont pas beaucoup entretenus des détails de l'histoire non plus. Matías avoue cependant que les scénarios très complets, très riches, que Si Spurrier lui envoyait au fur et à mesure, lui suffisait pour en imaginer la retranscription graphique. 
D'un autre côté on lui laissait une large marge de manœuvre, et hormis les personnages principaux, il lui a été loisible d'inventer des personnages de second plan à sa convenance ; lesquels pouvaient d'ailleurs prendre une plus grande importance après que Simon Spurrier se soit aperçu de leur potentiel. 
La méticulosité des planches ne laisse jamais voir que Matías a surtout travaillé sans croquis préparatoire. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'a pas dû composer avec les editors en charge, Eric Harburn & Gavin Gronenthal (d'ailleurs à l'origine de la venue de Matías sur le titre), sur certaines approches. Notamment Noirsirène nettement plus sombre qu'elle ne le sera finalement. 
Reste de très belles planches, qui savent induire telle ou telle atmosphère, et une ambiance générale dominée par une palette de couleurs chaudes, voire acidulées. Difficile comme je le disais de lutter contre la vision que nous propose Matías Bergara de cette trépidante aventure dans un monde (secondaire) exotique. 
            Divertissante, riche, surprenante, « Coda » est surtout une lecture encourageante. 
De fait, malgré le nombre impressionnant d'histoires qu'a pu susciter Le Seigneur des anneaux depuis une soixantaine d'années, le (mauvais) genre dont il a fixé les bases est donc, à l'évidence, encore capable de produire quelque chose d'original. 
En prenant le contrepied de certains stéréotypes, en en gardant d'autres ; en ne faisant pas de l'aspect réflexif un simple gadget, en s'inspirant de ce que le zeitgeist pouvait offrir, Si Spurrier, grâce à Matías Bergara a probablement réalisé avec « Coda » l'une de ses toutes meilleure histoires. 
Et une étape essentielle que tout amateur de Fantasy devrait au moins emprunter s'il en a les moyens (29,95 €), avec le risque que ça lui plaise. 
Plus de 330 pages à lire en prenant le temps.

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