Accéder au contenu principal

Goodnight Paradise [Joshua Dysart / Alberto Ponticelli / Giulia Brusco / Laurence Belingard]

Le texte qui suit est un point de vue sur l'album de bande dessinée « Goodnight Paradise » paru chez l'éditeur américain TKO Studios™ et commercialisé en France par Panini™. 
En tant que tel, ce commentaire risque d'en dire bien trop sur le contenu de l'histoire, tout en élaborant une manière de la lire qui citera - par la force des choses - des éléments que n'importe quel lecteur préférera sûrement découvrir par lui-même. À vos risques & périls donc .....
            L'accroche de « Goodnight Paradise » tient en quelques mots : « une jeune fugueuse est découverte, sans vie, dans une poubelle par un sans-abri bipolaire. Choqué il entreprend de découvrir ce qui s'est passé ». 
Vu les éléments énoncés, on se doute bien qu'il ne s'agira pas pour le sans-abri en question de déployer un arsenal technique dans le cadre balisé d'une enquête. Tout indique au contraire que les investigations seront surtout le prétexte, le révélateur d'un scandale, d'une injustice ou d'une souffrance ; voire d'une peu des trois. 
« Les fautes que je commets ne me servent pas, elle me troublent trop » 
Georges Bernanos (Journal d'un curé de campagne
Et effectivement, « Goodnight Paradise » ressortit à la littérature noire en tant que le récit utilise - comme dit précédemment - le crime comme révélateur, tout en affirmant que nos existences sont essentiellement des guet-apens, des traquenards. 
Mais ici les apparences sont trompeuses. 
            Tout d'abord il me semble que « Goodnight Paradise » fonctionne par interversion.
C'est-à-dire que comme dans la série télévisée Columbo, on sait dès le début qui est le « coupable ». Les guillemets sont de rigueur car le sujet du récit, contre toute attente, n'est pas un crime.
Ensuite, le meutre de la jeune fugueuse est ce qu'on appelle un « MacGuffin© ». 
Autrement dit un procédé qui n'est là que pour faire avancer l’histoire. D'ordinaire le MacGuffin© est un objet, qui attise la convoitise des uns et des autres. Transformer un meurtre en un tel procédé est particulièrement original. En outre l'enquête à proprement parler d'Eddie le sans-abri, n'aura pas d'autres incidences que celles de nous faire découvrir les protagonistes, dans la manière courante que cette astuce scénaristique est d'ordinaire utilisée.
Le meurtre sert également à nous faire découvrir Venice Beach.
Un quartier de Los Angeles où vit justement Joshua Dysart, le scénariste de l'album. 
Et troisième et dernier point, celui qui mème l'enquête, Eddie donc, est une sorte de docteur Sheppard Angelino. 
            Or donc si on récapitule, le sujet de « Goodnight Paradise » n'est pas (à mon avis) le meurtre de la jeune fugueuse (MacGuffin©), dont le corps est découvert par Eddie dans une poubelle. Mais bien l'abandon par ce même Eddie, de sa femme et de son fils, 16 ans plus tôt. Évènement que l'on apprend presque au début de l’histoire (interversion).
En sus, Eddie est, comme le James Sheppard d'Agatha Christie, le point de vue du lecteur, et surtout le « coupable ». Il n'est cependant pas le seul narrateur. 
On remarquera que si la presque totalité de l'enquête tourne autour de jeunes gens, le cas du fils d'Eddie (que nous voyons au travers des yeux de son père, i.e. notre point de vue) n'est que peu abordé. Il n'apparaît d'ailleurs que rarement dans l'histoire, et encore plus rarement en compagnie de son père.
Ou plus précisément la mise en sourdine  de son cas, agit comme un « paradigme absent » qui, naturellement, attire l'attention. 
On peut aussi noter que les trois jeunes fugueurs, lesquels bénéficient d'une biographie un peu plus fouillée, sont - quasiment - des modèles représentatifs de la diversité américaine : un fils de suprémaciste blanc, une jeune afro-américain gay, et une jeune fille certainement violée.     
            En conclusion, comme dans le Faucon Maltais, nous passons une grande partie de l'histoire à courir après un leurre. Le vrai sujet de
« Goodnight Paradise » est bien la « culpabilité » d'Eddie Quinones, dont l'apparente modestie en termes de place qu'elle prend, est inversement proportionnelle à sont importance. 
C'est bien en effet la culpabilité d'avoir abandonné sa famille, et dans la durée de l'histoire que raconte l'album, celle de ne pas pouvoir renouer avec son fils, qui motive Eddie à entreprendre cette enquête improbable. Un point de vue contre-intuitif certes, mais que j'aurais bien du mal à contredire. 
L'épilogue où Quinones dilapide son butin au lieu de s'en servir pour rejoindre son fils est également, à mon sens, révélateur.  
            Il me reste à parler du travail d'Alberto Ponticelli dont les planches dans leur apparente simplicité, voire leur spontanéité, dissimulent (oui c'est chez moi une obsession) un très très gros travail. Il me semble d'ailleurs qu'il s'est rendu lui-même sur place, à Venice Beach, pour se documenter, et s'immerger, avec Joshua Dysart, dans la vie des laissés-pour-compte de la plage. Les couleurs de Giulia Brusco n'auraient pas pu mieux convenir aux dessins et au récit. 
« Goodnight Paradise » n'est donc pas une lecture consolante, et sa crudité risque de perdre en route quelques lecteurs.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Blade Runner (vu par Philippe Manœuvre)

Après vous avoir proposé Star Wars vu par le Journal de Spirou de 1977 (ou du moins d'un des numéro de cette année-là), c'est au tour de Blade Runner vu par P hilippe M anœuvre en 1982 dans les pages de la revue Métal Hurlant . Il va de soit qu'avec un titre tel que : "C'est Dick qu'on assassine" le propos de l'article ne fait pas de doute. Pour rappel, le film est sorti en France le 15 septembre 1982, Métal Hurlant au début de ce même mois de 82. Bonne lecture.

SKEUD [Dominique Forma]

Johnny Trouble est le roi du vinyle pirate, fruit d'enregistrements qui ne le sont pas moins. Des galettes vendues sous le manteau, jamais commercialisées par les maisons de disques. Le « skeud » (ou disque en verlan) du titre du premier roman de D ominique F orma. Qui pour sa réédition chez Rivages™ en 2015, a été un poil ripoliné par l'auteur.             D ominique F orma est un individu atypique dans le paysage culturel hexagonal.  Au début des années 1990 il part aux U.S.A. sans plan de carrière, et se retrouve music supervisor au sein de l'industrie du cinéma. Il en profite pour apprendre la mise en scène et l'écriture sur le tas, et après un court-métrage s'impose réalisateur sur l'un de ses propres scénarios. L'aventure, avec rien de moins que J eff B ridges au casting , ne tournera pas à son avantage, j'y reviendrai prochainement. En attendant, de retour en France , en 2007, il contacte P atrick R aynal sur les conseils de P hilippe G arnier

La Famille Winter [Clifford Jackman / Dominique Fortier]

Itinéraire sanglant d’ex-soldats de l’Union, de civils, et d’un esclave ; un groupe disparate auquel se joindra, au fil du temps, d’autres individus de la même trempe, et qui sera connu sous le surnom de « famille Winter », de 1864 à 1900, le fix-up de C lifford J ackman est une réussite totale.  Le résultat qu’aurait pu produire la rencontre entre La horde sauvage et Gangs of New-York .              Rédigé à partir d’une nouvelle ( Oklahoma 1891 ) à laquelle le jeune auteur canadien ajoutera d’autres courts récits, liés par de brefs résumés, pour finalement prendre la forme d’un roman (la définition même du « fix-up ») intitulé donc « La Famille Winter ».  Une somme à laquelle il est intéressant d’ajouter une autre nouvelle California 1901 , disponible séparément * , pour former un tout cohérent.              Des États-Désunis aux champs pétrolifères californiens, en passant par les « guerres indiennes », C lifford J ackman convoque aussi bien les groupes de vigilantes au service