vendredi 4 décembre 2009

La fabrique du surhomme soviétique



... À partir d'octobre 1917 il n'y a plus de place pour les hommes de l'ancien ordre mondial, l'Homme à l'instar du pays doit faire l'objet d'une métamorphose révolutionnaire. De nombreux scientifiques partagent l'idée qu'il faut créer une nouvelle race d'humains et, l'enthousiasme ambiant les encourage à mener des expériences .... singulières.

Pour les bolchéviques, la technologie et les sciences sont alors la solution pour résoudre tous les problèmes de la Russie, un pays pauvre et sous-développé à l'orée du XXe siècle.

... En ce sens Nicolai Kolstov fait figure de précurseur en matière d'eugénisme, il est à cette époque à la tête de l'Institut de biologie expérimentale de Moscou.
On développera donc un eugénisme socialiste pour déceler les meilleurs caractéristiques héréditaires de la population afin de les améliorer. L'idée est de faire passer l'homme du stade d'homo sapiens à celui d"homo sapientissime".
Ces idées et ces recherches font l'objet d'études publiées dans des revues mais aussi répandues lors de conférences, c'est encore le temps où l'on veut convaincre la population.

Plusieurs procédés sont dés lors expérimentés afin de créer la" société parfaite".

... Alexandre Bogdanov prône l'échange de sang, la transfusion sanguine réciproque.

Sa théorie il l'a déjà abordée au début du siècle, en 1908 pour être précis, dans un roman de science-fiction intitulé L'Etoile rouge, l'un des premiers du genre à être publié en Russie.
L'intrigue de ce roman se déroule sur la planète Mars, où le communisme a triomphé. Les scientifiques ont découvert que l'échange de sang permettait de régénérer le corps humain ainsi, les habitants de Mars sont unis par une fraternité sanguine et ont presque atteint l'immortalité.
Bogdanoff fait ses premières expériences in vivo dans les années 20, il pense que le sang peut être une source de santé et de rajeunissement.

... Dans ces années-là, le musée Darwin de Moscou est extrêmement populaire, la théorie de l'évolution est compatible avec la vision marxiste de la société et si le chaînon reliant l'homme au singe fait encore défaut à la théorie de l'évolution, sa recherche sera l'une des missions de la science socialiste.


... En 1924 le professeur Illia Ivanov se propose donc de croiser un humain et un singe non pas dans la rue mais dans son laboratoire, afin de créer un être hybride.
Il a déjà développé un procédé d'insémination artificiel pour les animaux domestiques et a par exemple créé un zèbroïde, fruit du croisement d'un cheval et d'un zèbre.

De la zootechnie à l'anthropotechnie il n'y a qu'un pas que ce drôle de zèbre d'Ivanov n'hésitera pas à franchir

Son idée est bien antérieurs à la Révolution d'octobre, mais l'influence de l'Église dans la Russie tsariste a poussé notre scientifique à freiner des quatre fers et à prendre son mal en patience.
L'opposition du Régime à l'encontre de l'Église va lui permettre d'exposer ses idées sans crainte de représailles.

Son projet est accepté et même si le financement pêche un peu au départ, l'armée s'y intéresse notamment pour tester de nouveaux poisons. Et puisque qu'un peu d'altruisme ne nuit pas, on envisage également d'affecter ces futurs hybrides aux tâches les plus pénibles et les plus dangereuses.

Toutefois, Ivanov veut mener ses expériences en Afrique dans l'environnement naturel des singes. Une subvention de 15000 $ lui est allouée pour mener son expédition, somme considérable pour l'époque.


... La mort de Lénine en janvier 1924 ramène sur le devant de la scène expérimentale Bogdanoff et sa théorie du rajeunissement par la transfusion sanguine.

Pour l'anecdote, l'ambassade de France occupe actuellement ce qui était en 1926 le premier institut de transfusion sanguine dirigé par Bogdanoff.

Or donc, à l'époque le projet peine à démarrer car des rumeurs circulent : le sang soutiré à la jeunesse servirait à ressusciter Lénine.
Il faut dire que l'un des arguments en faveur du projet c'est justement de rajeunir par ce procédé la Nomenklatura au pouvoir.


...


































Pendant ce temps en Guinée Française, à Conakry la capture de chimpanzés mâles se révèle plus difficile que prévu.
Finalement, quelques mâles et deux femelles sont capturés.

Il ne reste plus qu'à féconder une femme indigène avec le sperme d'un chimpanzé.

Oui vous avez bien lu.

Devant l'absence absolue de volontaires chez les jeunes femmes de Conakry, Ivanov se résout à changer sa faucille contre un marteau et se concentre alors sur la fécondation d'une femelle chimpanzé avec du sperme humain.
Il n'existe pas de preuve mais dans les milieux autorisés on s'autorise à penser qu'il s'agissait probablement de la semence du propre fils d'Ivanov.
Une fois l'insémination réalisée il faut penser à rentrer au pays.
Direction la mère patrie.

Le voyage de retour est extrêmement éprouvant et beaucoup de singes meurt durant la traversée en bateau.

Si Babette et Syvette les deux femelles inséminées survivent au voyage elles mourront un mois après leur arrivée.
L'autopsie démontrera que leur fécondation avait échoué.

Mais Ivanov n'est pas homme à baisser les bras et c'est sur les rives de la Mer Noire dans un nouveau laboratoire qu'il va poursuivre de nouvelles expériences.

... 1926 : 200 transfusions sont effectuées, Bogdanoff qui en subit plusieurs affirme qu'elles lui "laissent la sensation d'un regain d'énergie et de santé". Et si en 1928 il succombe à sa douzième transfusion son "vis à vis" atteint lui de tuberculose guéri (c'était ma foi le but de la manœuvre), il mourra âgé de plus de 80 ans.

La mort de Bogdanoff qui était immunisé contre la tuberculose est donc probablement due, selon les spécialistes d'aujourd'hui à l'incompatibilité rhésus.
Une particularité biologique qui ne sera découverte qu'en 1940.

La mort du scientifique sonne toutefois l'arrêt des transfusions réciproques et si l'institut est rebaptisé à son nom, il n'en demeure pas moins que quelques années plus tard, les idées de Bogdanoff sur la transfusion sanguine seront déclarées anti-soviétiques.


... Nous sommes maintenant en 1929 (oui je sais le temps passe vite) et les travaux sur l'hybridation continuent.

Cette fois c'est un recrutement de femmes soviétiques qui est lancé. Ces volontaires seront baptisées "collaboratrices préposées aux fonctions spéciales".
Si elles sont fort nombreuses paraît-il, c'est du côté des primates que le bât blesse, le climat ne réussi pas à nos cousins les singes et entraine un fort taux de mortalité.
Et, coup dur supplémentaire le Kremlin confisque les deux mâles les plus prometteurs pour un autre projet : greffer des glandes sexuelles de singe sur des hommes afin je cite, "de rajeunir le corps humain" et si le cas échéant, cette expérimentation devait être un succès ce sont les plus hauts responsables de l'Etat qui devraient en bénéficier. Cela ne s'invente pas !

Mais revenons sur les rives de la Mer Noire, à Soukhoumi où le seul survivant mâle est un orang-outang répondant au nom de Tarzan, sans rire.
Ce bon vieux jocko a un sérieux penchant pour les œufs de poule - il en mange entre 30 et 40 par jour - ce qui causera sa perte : il meurt âgé d'à peine 30 ans d'artériosclérose.
Après la mort de Tarzan on ne sait pas si Ivanov a poursuivi ses expériences .... de toute façon à la fin des années 20 le vent tourne, et l'ami des singes est arrêté par la Guépéou, la police politique, accusé d'œuvrer à la restauration du capitalisme en U.R.S.S.

Voilà où cela mène d'appeler son singe Tarzan.


... Durant les années 20, tous les scientifiques soviétiques ne sont pas des adeptes forcenés de l'expérimentation humaine, Nicolai Kolstov alors à la tête de l'Institut de biologie expérimentales de Moscou - institut qui a réussi à greffer un deuxième cœur à un batracien et à changer le sexe des vers à soie - interdit ce genre d'expérience car, d'après lui la transformation de l'homme est prématurée.

Ce qui n'empêche pas Alexandre Serebrovsky membre de cette vénérable institution de proposer la création d'une banque du sperme.
Une banque réservée aux hommes illustres de la patrie cela va sans dire, afin d'enfanter des milliers de nouveaux nés supposément porteurs des caractéristiques de leurs méritants ainés.

... Cependant ce qui se passe en Allemagne commence à discréditer les théories eugénistes et surtout, le régime qui s'est installé en Union soviétique ne reconnaît pas la liberté d'opinion, pas plus aux scientifiques qu'à quiconque. Alors, de là à créer un homme nouveau. .... enfin si mais vous allez voir.

Bref, l'eugénisme est verboten ainsi que les expérimentations sur l'homme.

Enfin, pas toutes les expérimentations tout de même.

... Car Staline se lance dans le projet connu sous le nom de "Grand Tournant" : il s'agit de la modernisation forcée du pays ; et si la création de l'homme nouveau est toujours à l'ordre du jour le sens de la formule a changé.

Sous l'ère stalinienne cet homme nouveau doit être un exécutant docile de la volonté de l'Etat.
Plus besoin de scientifiques puisque l'Etat se charge de sa création grâce à la terreur, la soumission et le travail forcé.
Probablement plus facile à mettre en place.

Cette transformation avait lieu dans des camps où ceux qui n'étaient pas assez malléables pour être transformés était éliminés.

C'est l'époque de ce que le philosophe Mikhail Rykline a appelé le "paysage de la jubilation". Toutes les images de la propagande montre alors des gens heureux et souriants.
Car pendant cette période nous dit-il "ne pas rire était un message politique, et d'une certaine manière, l'expression de votre visage était devenue la propriété de l'Etat".

Nous connaissons les ingrédient, voici le modus operandi retenu pour la création de cet homme nouveau :

l'Union Soviétique façonne une nouvelle société qui à son tour façonnera ses citoyens. CQFD

Cependant, le rejet de la science et des scientifiques ne dure pas, le Parti au pouvoir veut justifier sa politique par des thèses scientifiques et il jette alors son dévolu sur le plus éminent d'entre eux Ivan Pavlov.

Son aura internationale pèse certainement dans la balance mais aussi, et peut-être surtout, les théories du prix Nobel épousent parfaitement celles du marxisme qui affirme "que l'homme est le produit de son milieu social".

Rejetées dans les années 20 les découvertes de Pavlov serviront de bases scientifiques à la gigantesque expérimentation sociale réalisée dans toute l'U.R.S.S en vue de la création du surhomme soviétique.

On connait la suite ............

Slava Staline !




... Vous venez de lire un résumé partiel du documentaire réalisé par Boris Rabin et diffusé le 2 décembre 2009 sur la chaîne de télévision ARTE.

À la fois passionnant, et particulièrement incroyable et flippant ; d'une grande richesse en termes d'idées bien barrées et brossant les portraits d'hommes d'une pauvreté affligeante en matière de valeurs humanistes ; le documentaire La fabrique du surhomme soviétique mérite d'être vu (et revu).

Si les scientifiques font peur, les idéologues ne valent pas mieux.
Je dirais même qu'ils sont bien plus terrifiants notamment parce qu'ils jouent sur les deux tableaux, l'expérience biologique et l'expérience sociale.

Si les expériences biologiques ont échouées sans causer de "trop" de dégâts du moins d'après ce qu'il en est dit dans le documentaire - ne perdons pas de vue cependant que ce qui s'est déroulé en R.D.A (un exemple parmi d'autres) au niveau de la fabrication de champions olympiques n'est pas très éloigné de l'hybridation singe/homme ou de la transfusion sanguine réciproque -, l'expérimentation "sociale" elle a été particulièrement dévastatrice en U.R.S.S et à travers une grande partie de la planète.




Quelques surhommes soviétiques ici

2 commentaires:

  1. Ce qui est intéressant, c'est que du coup, la réaction est allée jusqu'au lyssenkisme, qui niait jusqu'à la notion d'hérédité.

    science et idéologie, ce sont toujours des noces compliquées, hein ?

    RépondreSupprimer
  2. Le lyssenkisme, je ne connaissais pas tiens.

    Merci pour le coup amigo.

    RépondreSupprimer